(Ed. P. Villey et Saulnier, Verdun L.) [
Chapitre 12
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Apologie de Raimond Sebond
C'est, à la verité, une tres-utile et
grande partie que la science, ceux qui la mesprisent, tesmoignent
assez
leur bestise; mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à cette
mesure extreme qu'aucuns luy attribuent, comme Herillus le philosophe,
qui logeoit en elle le
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souverain bien, et tenoit qu'il fut en elle
de
nous rendre sages et contens: ce que je ne croy pas, ny ce que
d'autres
ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est
produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subject à une
longue interpretation. Ma maison a esté de long temps ouverte aux
gens de sçavoir, et en est fort conneue: car mon pere, qui l'a
commandée cinquante ans et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle
dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en
credit, rechercha avec grand soing et despence l'accointance des hommes
doctes, les recevant
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chez luy comme personnes sainctes et ayans quelque particuliere
inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs
discours comme des oracles, et avec d'autant plus de reverence et de
religion qu'il avoit moins de loy d'en juger, car il n'avoit aucune
connoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy, je les
ayme bien, mais je ne les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel,
homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté
quelques jours à Montaigne en la compaignie de mon pere avec d'autres
hommes de sa sorte, luy fit present, au desloger, d'un livre qui
s'intitule Theologia naturalis sive liber creaturarum magistri
Raymondi
de? Sabonde. Et par ce que la langue Italienne et Espaignolle
estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d'un
Espagnol
barragoiné en terminaisons Latines, il esperoit qu'avec un bien peu
d'aide il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda comme
livre
tres-utile et propre à la saison en laquelle il le luy donna; ce fut
lors que les nouvelletez de Luther commençoient d'entrer en credit et
esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il
avoit un tres-bon advis, prevoyant bien, par discours de raison, que
ce
commencement de maladie declineroit aysément en un execrable atheisme:
car le vulgaire, n'ayant pas la faculté de
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juger des choses par
elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences,
apres
qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les
opinions qu'il avoit eues en extreme reverence, comme sont celles où
il va de son salut, et qu'on a mis aucuns articles de sa religion en
doubte et à la balance,
il jette tantost apres aisément en pareille
incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n'avoient pas
chez luy plus d'authorité ny de fondement que celles qu'on luy a
esbranlées;
et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu'il avoit
receues par l'authorité des loix ou reverence de l'ancien usage,
Nam cupide concultatur nimis ante metutum;
entreprenant des-lors en avant de ne recevoir rien à quoy il n'ait
interposé son decret et presté particulier consentement. Or,
quelques jours avant sa mort, mon pere, ayant de fortune rencontré ce
livre soubs un tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de le luy
mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs comme
celuy-là, où il n'y a guiere que la matiere à representer; mais
ceux
qui ont donné
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beaucoup à la grace et à l'elegance du langage, ils sont dangereux à
entreprendre:
nommément pour les rapporter à un idiome plus foible.
C'estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy; mais,
estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au
commandement du meilleur pere qui fut onques, j'en vins à bout comme
je peus: à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu'on
le fit imprimer; ce qui fut executé apres sa mort. Je trouvay belles
les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien
suyvie, et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens
s'amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus
de
service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour
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descharger leur livre de deux principales objections qu'on luy faict.
Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend, par raisons
humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous
les articles de la religion Chrestienne: en quoy, à dire la verité,
je le trouve si ferme et si heureux que je ne pense point qu'il soit
possible de mieux faire en cet argument là,
et croy que nul ne l'a
esgalé. Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau pour un
autheur duquel le nom soit si peu conneu, et duquel tout ce que nous
sçavons, c'est qu'il estoit Espaignol, faisant profession de medecine
à Thoulouse, il y a environ deux cens ans, je m'enquis autrefois à
Adrien Tournebu, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoit estre de
ce livre; il me respondit qu'il pensoit que ce fut quelque
quinte essence tirée de Saint Thomas d'Aquin: car, de vray, cet
esprit là, plein d'une erudition infinie et d'une subtilité
admirable,
estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que, quiconque
en
soit l'autheur et inventeur (et ce n'est pas raison d'oster sans plus
grande occasion à Sebond ce tiltre), c'estoit un tres-suffisant
homme
et ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on fait
de son ouvrage, c'est que les Chretiens se font tort de vouloir
appuyer leur creance par des raisons humaines, qui ne se conçoit que
par foy et par une inspiration particuliere de la grace divine. En
cette objection il semble qu'il y ait quelque zele de pieté, et à
cette
cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer
de
satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge
d'un homme versé en la Theologie, que de moy qui n'y sçay rien.
Toutefois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si hautaine,
et
surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est cette verité
de
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laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien
besoin qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur
extraordinaire et privilegée, pour
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la pouvoir concevoir et loger en
nous; et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent
aucunement capables; et, s'ils l'estoient, tant d'ames rares et
excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és
siecles
anciens, n'eussent pas failly par leur discours d'arriver à cette
connoissance. C'est la foy seule qui embrasse vivement et certainement
les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n'est pas à dire que
ce ne soit une tres-belle et tres-louable entreprinse d'accommoder
encore au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu
nous a donnez. Il ne faut pas douter que ce ne soit l'usage le plus
honorable que nous leur sçaurions donner, et qu'il n'est occupation
ny
dessein plus digne d'un homme Chrestien que de viser par tous ses
estudes et pensemens à embellir, estandre et amplifier la verité de
sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et
d'ame; nous luy devons encore et rendons une reverence corporelle;
nous
appliquons nos membres mesmes et nos mouvements et les choses externes
à l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy
de
toute la raison qui est en nous, mais tousjours avec cette reservation
de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle dépende, ny que nos
efforts et argumens puissent atteindre à une si supernaturelle et
divine science. Si elle n'entre chez nous par une infusion
extraordinaire; si elle y entre non seulement par discours, mais
encore
par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur.
Et certes je crain pourtant que nous ne la jouyssions que par cette
voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vive; si nous
tenions à Dieu par luy, non par nous; si nous avions un pied et un
fondement divin, les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de
nous esbranler, comme elles ont; nostre fort ne seroit pas pour se
rendre à une si foible batterie; l'amour de la nouvelleté, la
contraincte des Princes, la bonne
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fortune d'un party, le changement
temeraire et fortuite de nos opinions n'auroient pas la force de
secouer et alterer nostre croiance; nous ne la lairrions pas troubler
à la mercy d'un nouvel argument et à la persuasion, non pas de toute
la Rhetorique qui fust onques; nous soutienderions ces flots d'une
fermeté inflexible et immobile,
Illisos fluctus rupes ut vasta
refundit,
Et varias circum latrantes dissipat undas
Mole sua.
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Si ce rayon de la divinité nous touchoit aucunement, il y
paroistroit
par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos operations en
porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on
le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir
honte
qu'és sectes humaines il ne fust jamais partisan, quelque difficulté
et estrangeté que maintint sa doctrine, qui n'y conformast aucunement
ses deportemens et sa vie: et une si divine et celeste institution ne
marque les Chrestiens que par la langue.
Voulez vous voir cela? comparez nos meurs à un Mahometan, à un
Payen; vous demeurez tousjours au dessoubs: là où, au regard de
l'avantage de nostre religion, nous devrions luire en excellence, d'une
extreme et incomparable distance; et devroit on dire: Sont ils si
justes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens.
Toutes autres apparences sont communes à toutes religions: esperance,
confiance, evenemens, ceremonies, penitence, martyres. La marque
peculière de nostre verité devroit estre nostre vertu, comme elle est
aussi la plus celeste marque et la plus difficile, et que c'est la plus
digne production de la verité.
Pourtant eust raison nostre bon Saint Loys, quand ce Roy Tartare
qui
s'estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon baiser les
pieds au Pape et y reconnoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouver
en nos meurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au
contraire
nostre desbordée façon de vivre ne le dégoustast d'une si saincte
creance. Combien que depuis il advint tout diversement à cet autre,
lequel, estant allé à Romme pour mesme effect, y voyant la
dissolution des prelats et peuple de ce temps là, s'establit
d'autant
plus fort en nostre religion,
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considerant combien elle devoit avoir de
force et de divinité à maintenir sa dignité et sa splendeur parmy
tant de corruption et en mains si vicieuses.
Si nous avions une seule goute de foy, nous remuerions les montaignes
de leur place, dict la saincte parole: nos actions, qui seroient
guidées et accompaignées de la divinité, ne seroient pas simplement
humaines; elles auroient quelque chose de miraculeux comme nostre
croyance.
Brevis est institutio vitae honestae beataeque, si credas. Les
uns
font accroire au monde qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les
autres, en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne
sçachants pas penetrer que c'est que croire.
Et nous trouvons estrange si, aux guerres qui pressent à cette heure
nostre estat, nous voyons flotter les evenements et diversifier d'une
maniere commune et ordinaire. C'est que nous n'y apportons rien que
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le nostre. La justice qui est en l'un des partis, elle n'y est que
pour ornement et couverture; elle y est bien alleguée, mais elle n'y
est ny receue, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche
de l'advocat, non comme dans le coeur et affection de la partie. Dieu
doibt son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas
à nos passions. Les hommes y sont conducteurs et s'y servent de la
religion: ce devroit estre tout le contraire.
Sentez si ce n'est par noz mains que nous la menons, à tirer comme
de
cire tant de figures contraires d'une regle si droitte et si ferme.
Quand c'est il veu mieux qu'en France en noz jours? Ceux qui l'ont
prinse à gauche, ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en
disent
le noir, ceux qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à
leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'un
progrez si conforme en desbordement et injustice, qu'ils rendent
doubteuse et malaisée à croire la diversité qu'ils pretendent de
leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de
nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des
meurs plus unies, plus unes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous
pelotons les raisons divines, et combien irreligieusement nous les
avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé
de
place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il
est
permis au subjet de se rebeller et armer contre son prince pour la
defence de la religion, souvienne-vous en quelles bouches, cette
année
passée, l'affirmative d'icelle estoit l'arc-boutant d'un parti, la
negative de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant; et oyez à present
de quel quartier vient la voix et instruction de l'une et de l'autre;
et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour cette là. Et
nous bruslons les gents qui disent qu'il faut faire souffrir à la
verité le joug de nostre besoing: et de combien faict la France pis
que de le dire!
Confessons la verité: qui trieroit de l'armée, mesme legitime et
moienne, ceux qui y marchent par le seul zele d'une affection
religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des
loix de leur pays ou service du Prince, il n'en sçauroit bastir une
compaignie de gensdarmes complete. D'où vient cela, qu'il s'en
trouve
si peu qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos
mouvemens publiques,
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et que nous les voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir
à
bride avalée? et mesmes hommes tantost gaster nos affaires par leur
violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur,
si ce n'est qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres
et casuelles
selon la diversité desquelles ils se remuent?
Je voy cela evidemment, que nous ne prestons volontiers à la devotion,
que les offices qui flattent nos passions. Il n'est point
d'hostilité
excellente comme la chrestienne. Nostre zele faict merveilles, quand
il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition,
l'avarice, la detraction, la rebellion. A contrepoil, vers la bonté,
la
benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare
complexion ne l'y porte, il ne va ny de pied ny d'aile. Nostre
religion est faicte pour extirper les vices; elle les couvre, les
nourrit, les incite.
Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict). Si
nous le croyons, je ne dy pas par foy, mais d'une simple croyance,
voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous
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le croyons
et
cognoissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compaignons,
nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l'infinie
bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit il en mesme
reng de nostre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et
nos amis.
Le meilleur de nous ne craind point de l'outrager, comme il craind
d'outrager son voisin, son parent, son maistre. Est il si simple
entendemant, lequel, ayant d'un coté l'object d'un de nos vicieux
plaisirs et de l'autre en pareille cognoissance et persuasion l'estat
d'une gloire immortelle, entrast en troque de l'un pour l'autre? Et
si
nous y renonçons souvent de pur mespris: car quel goust nous attire
au
blasphemer, sinon à l'adventure le goust mesme de l'offence? Le
philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus,
le
prestre luy disant que ceux qui se vouoyent à cette religion avoyent
à recevoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy
ne meurs tu donc toi mesmes? luy fit-il. Diogenes, plus brusquement
selon sa mode, et hors de nostre propos, au prestre qui le preschoit
de
mesme de se faire de son ordre pour parvenir aux biens de l'autre monde:
Veux tu pas que je croye qu'Agesilaus et Epaminondas, si grands
hommes, seront miserables, et que toy, qui n'es qu'un veau, seras bien
heureux par ce que tu es prestre?
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Ces grandes promesses de la beatitude eternelle, si nous les
recevions
de pareille authorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas
la mort en telle horreur que nous avons.
Non jam se moriens dissolvi
conquereretur;
Sed magis ire foras, vestémque relinquere, ut anguis,
Gauderet, praelonga senex aut cornua cervus.
Je veuil estre dissout, dirions nous, et estre aveques Jesus-Christ.
La force du discours de Platon, de l'immortalité de l'ame, poussa
bien aucuns de ses disciples à la mort, pour joïr plus promptement
des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela, c'est un signe
tres-evident que nous ne recevons nostre religion qu'à nostre façon
et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se
reçoyvent. Nous nous sommes rencontrez au païs où elle estoit en
usage; ou nous regardons son ancienneté ou l'authorité des hommes qui
l'ont maintenue; ou creignons les menaces qu'ell'attache aux
mescreans;
ou suyvons ses promesses. Ces considerations là doivent estre
employées à nostre creance, mais comme subsidiaires: ce sont liaisons
humaines. Une autre region, d'autres tesmoings, pareilles promesses et
menasses nous pourroyent imprimer par mesme voye une croyance
contraire.
Nous sommes Chrestiens à mesme titre que nous sommes ou Perigordins
ou Alemans.
Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheisme,
qu'un dangier pressant ne ramene à la recognoissance de la divine
puissance, ce rolle ne touche point un vray Chrestien. C'est à
faire
aux religions mortelles
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et humaines d'estre receues par une humaine
conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lacheté et la foiblesse
de coeur plantent en nous et establissent?
Plaisante foy qui ne croit ce qu'elle croit que pour n'avoir le
courage de le descroire!
Une vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de l'estonnement,
peut elle faire en nostre ame aucune production reglée?
Ils establissent, dict-il, par la raison de leur jugement, que ce qui
se
recite des enfers et des peines futures est feint. Mais, l'occasion de
l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies les
approchent de leur mort, la terreur d'icelle les remplit d'une
nouvelle
creance par
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l'horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions
rendent les courages craintifs, il deffend en ses loix toute
instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il
puisse venir à l'homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien,
quand il y eschoit, et pour un medecinal effect. Ils recitent de Bion
qu'infect des atheismes de Theodorus, il avoit esté longtemps se
moquant des hommes religieux; mais, la mort le surprenant, qu'il se
rendit aux plus extremes superstitions, comme si les dieux s'ostoyent
et se remettoyent selon l'affaire de Bion. Platon et ces exemples
veulent conclurre que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou
par
amour, ou par force. L'Atheisme estant une proposition come
desnaturée et monstrueuse, difficile aussi et malaisée d'establir en
l'esprit humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre: il
s'en
est veu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non
vulgaires et reformatrices du monde, en affecter la profession par
contenance, qui, s'ils sont asses fols, ne sont pas assez forts pour
l'avoir plantée en leur conscience pourtant. Ils ne lairront de
joindre
les mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d'espée en
la poitrine. Et, quand la crainte ou la maladie aura abatu cette
licentieuse
ferveur d'humeur volage, ils ne lairront de se revenir et se laisser
tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre
chose est un dogme serieusement digeré; autre chose, ces impressions
superficielles, lesquelles, nées de la desbauche d'un esprit
desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie.
Hommes bien miserables et escervellez, qui taschent d'estre pires
qu'ils ne peuvent'
L'erreur du paganisme, et l'ignorance de nostre sainte verité, laissa
tomber cette grande ame de Platon (mais grande d'humaine grandeur
seulement), encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les
vieillars se trouvent plus susceptibles de religion, comme si elle
naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité.
Le neud qui devroit attacher nostre jugement et nostre volonté, qui
devroit estreindre nostre ame et joindre à nostre createur, ce devroit
estre un neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de nos
considerations, de noz raisons et passions, mais d'une estreinte divine
et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, un visage et un lustre, qui
est l'authorité de Dieu et sa grace. Or, nostre coeur et nostre ame
estant regie et commandée par la foy, c'est raison qu'elle tire au
service de son dessain toutes noz autres pieces selon leur portée.
Aussi n'est-il pas croyable que toute cette machine n'ait quelques
marques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait
quelque image és choses du monde, raportant aucunement à l'ouvrier
qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouvrages
[p. 447]
le caractere de sa divinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité
que
nous ne le puissions descouvrir. C'est ce qu'il nous dit luy mesme,
que
ses operations invisibles, il nous les manifeste par les visibles.
Sebond s'est travaillé à ce digne estude, et nous montre comment
il
n'est piece du monde qui desmante son facteur. Ce seroit faire tort à
la bonté divine, si l'univers ne consentoit à nostre creance. Le
ciel, la terre, les elemans, nostre corps et nostre ame, toutes choses
y conspirent: il n'est que de trouver le moyen de s'en servir. Elles
nous instruisent, si nous sommes
[Image 0188]
capables d'entendre.
Car ce monde est un temple tres-sainct, dedans lequel l'homme est
introduict pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main,
mais celles que la divine pensée a faict sensibles: le Soleil, les
estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les
intelligibles.
Les choses invisibles de Dieu, dit saint Paul, apparoissent par la
creation du monde, considerant sa sapience eternelle et sa divinité
par ses oeuvres.
Atque adeo faciem coeli non invidet orbi
Ipse Deus,
vultusque suos corpusque recludit
Semper volvendo; seque ipsum
inculcat et offert,
Ut bene cognosci possit, doceatque videndo
Qualis eat, doceatque suas attendere leges.
Or nos raisons et nos
discours humains, c'est comme la matiere lourde et sterile: la grace de
Dieu en est la forme; c'est elle qui y donne la façon et le pris.
Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton
demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin et n'avoir
regardé l'amour et obeïssance du vray createur de toutes choses, et
pour avoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos imaginations et discours;
ils ont quelque corps, mais c'est une masse informe, sans façon et
sans jour, si la foy et grace de Dieu n'y sont joinctes. La foy
venant à teindre et illustrer les argumens de Sebon, elle les rend
fermes et solides: ils sont capables de servir d'acheminement et de
premiere guyde à un aprentis pour le mettre à la voye de cette
connoissance; ils le façonnent aucunement et rendent capable de la
grace de Dieu, par le moyen de laquelle se
[Image 0188v]
parfournit et se perfet
apres nostre creance. Je sçay un homme d'authorité, nourry aux
lettres, qui m'a confessé avoir esté ramené des erreurs de la
mescreance
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par l'entremise des argumens de Sebond. Et, quand on les
despouillera de cet ornement et du secours et approbation de la foy, et
qu'on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre
ceux qui sont precipitez aux espouvantables et horribles tenebres
de l'irreligion, ils se trouveront encores lors
aussi solides et autant
fermes que nuls autres de mesme condition qu'on leur puisse opposer:
de
façon que nous serons sur les termes de dire à noz parties,
Si
melius quid habes, accerse, vel imperium fer;
qu'ils souffrent la
force
de noz preuves, ou qu'ils nous en facent voir ailleurs, et sur
quelque
autre suject, de mieux tissues et mieux estofées. Je me suis, sans y
penser, à demy desjà engagé dans la seconde objection à laquelle
j'avois proposé de respondre pour Sebond.
Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce
qu'il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut
secouer
ceux cy un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus
malitieux
que les premiers.
On couche volontiers le sens des escris d'autrui à la faveur des
opinions qu'on a prejugées en soi: et un atheïste se flate à ramener
tous autheurs à l'atheïsme: infectant de son propre venin la matiere
innocente.
Ceux cy ont quelque preoccupation de jugement qui leur rend le goust
fade aux raisons de Sebond. Au demeurant, il leur semble qu'on leur
donne beau jeu de les mettre en liberté de combatre nostre religion
par les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent ataquer en sa
majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que je prens
pour rabatre cette frenaisie et qui me semble le plus propre, c'est de
froisser et fouler aux pieds l'orgueil et humaine fierté; leur faire
sentir l'inanité, la vanité et deneantise de l'homme; leur arracher
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des points les chetives armes de leur raison; leur faire baisser la
teste et mordre la terre soubs l'authorité et reverance de la majesté
divine. C'est à elle seule qu'apartient la science et la sapience;
elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous
desrobons ce que nous nous contons et ce que nous nous prisons,
Ou gar ea phronein ho Theos mega allon ae heaouton.
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Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling
esprit:
Deus superbis resistit; humilibus autem dat gratiam. L'intelligence
est en tous les Dieux, dict Platon, et en fort peu d'hommes.
Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme Chrestien de
voir nos utils mortels et caduques si proprement assortis à nostre
foy
saincte et divine que, lors qu'on les emploie aux sujects de leur
nature mortels et caduques, ils n'y soient pas appropriez plus uniement
ny avec plus de force. Voyons donq si l'homme a en sa puissance
d'autres raisons plus fortes que celles de Sebond, voire s'il est en
luy
d'arriver à aucune certitude par argument et par discours.
Car Sainct Augustin, plaidant contre ces gens icy, a occasion de
reprocher leur injustice en ce qu'ils tiennent les parties de nostre
creance fauces, que nostre raison faut à establir; et, pour montrer
qu'assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre
discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, il leur met en
avant certaines experiences connues et indubitables ausquelles l'homme
confesse rien ne veoir; et cela, comme toutes autres choses, d'une
curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur
apprendre que, pour convaincre la foiblesse de leur raison, il n'est
besoing d'aller triant des rares exemples, et qu'elle est si manque
et
si aveugle qu'il n'y a nulle si claire facilité qui luy soit assez
claire; que l'aisé et le malaisé luy sont un; que tous subjects
esgalement, et la nature en general desadvoue sa jurisdiction et
entremise.
Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la
mondaine philosophie, quand elle nous inculque si souvant que nostre
sagesse n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanitez, la
plus vaine c'est l'homme; que l'homme qui présume de son sçavoir, ne
sçait pas encore que c'est que sçavoir; et que l'homme, qui n'est
rien, s'il pense estre quelque chose, se seduit soy mesmes et se
trompe? Ces sentences du sainct esprit expriment si clairement et si
vivement ce que je veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre
preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et
obeïssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre foitez à
leurs propres despens et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison
que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure l'homme seul,
sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourveu de
la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force et
le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel
equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son
[Image 0189v]
discours, sur
quels fondemens il a basty ces grands
[p. 450]
avantages qu'il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a
persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere
eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les
mouvemens espouvantables de cette mer infinie, soyent establis et se
continuent tant de siecles pour sa commodité et pour son service?
Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette miserable et
chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée
aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de
l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre
partie, tant s'en faut de la commander? Et ce privilege qu'il
s'atribue d'estre seul en ce grand bastimant, qui ayt la suffisance
d'en
recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre
graces
à l'architecte et tenir conte de la recepte et mise du monde, qui
lui
a seelé ce privilege? Qu'il nous montre lettres de cette belle et
grande charge.
Ont elles esté ottroyées en faveur des sages seulement? Elles ne
touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont ils dignes de
faveur si extraordinaire, et, estant la pire piece du monde, d'estre
preferez à tout le reste? En croirons nous cestuy-là:
Quorum
igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum scilicet
animantium quae ratione utuntur. Hi sunt dii et homines, quibus
profecto nihil est melius. Nous n'aurons jamais assez bafoué
l'impudence de cet accouplage.
Mais, pauvret, qu'a il en soy digne d'un tel avantage? A considerer
cette vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur,
leur agitation continuée d'une si juste regle:
cum suspicimus magni
caelestia mundi
Templa super, stellisque micantibus Aethera fixum,
Et venit in mentem Lunae solisque viarum;
à considerer la
domination
et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et
conditions de nostre fortune,
Facta etenim et vitas hominum
suspendit
ab astris,
[p. 451]
mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez, qu'ils
regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon
que nostre raison nous l'apprend et le trouve,
speculataque longè
Deprendit tacitis dominantia legibus astra,
[Image 0190]
Et totum alterna mundum
ratione moveri,
Fatorumque vices certis discernere signis;
à voir
que non un homme seul, non un Roy, mais les monarchies, les empires et
tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouvemens celestes,
Quantaque quam parvi faciant discrimina motus:
Tantum est hoc
regnum,
quod regibus imperat ipsis'
si nostre vertu, nos vices, nostre
suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la
force des astres, et cette comparaison d'eux à nous, elle vient,
comme
juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur,
furit alter amore,
Et pontum tranare potest et vertere Trojam;
Alterius sors est
scribendis legibus apta;
Ecce patrem nati perimunt, natosque parentes;
Mutuaque armati coeunt in vulnera fratres:
Non nostrum hoc bellum
est; coguntur tanta movere,
Inque suas ferri paenas, lacerandaque
membra;
Hoc quoque fatale est, sic ipsum expendere fatum;
si nous
tenons de la distribution du ciel cette part de raison que nous avons,
comment nous pourra elle esgaler à luy? commant soub-mettre à nostre
science son essence et ses conditions? Tout ce que nous voyons en ces
corps là, nous estonne.
Quae molitio, quae ferramenta, qui vectes, quae machinae, qui
ministri tanti operis fuerunt?
Pourquoy les privons nous et d'ame, et de vie, et de discours? Y
avons
nous recogneu quelque
[p. 452]
stupidité immobile et insensible, nous qui n'avons aucun commerce
avecques eux, que d'obeïssance?
Dirons nous que nous n'avons veu en nulle autre creature qu'en
l'homme
l'usage d'une ame raisonable? Et quoy! avons nous veu quelque chose
semblable au soleil? Laisse il d'estre, par ce que nous n'avons rien
veu de semblable? et ses mouvemens d'estre, par ce qu'il n'en est
point de pareils? Si ce que nous n'avons pas veu, n'est pas, nostre
science est merveilleusement raccourcie:
Quae sunt tantae animi
angustiae!
Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la Lune une
terre celeste,
y songer des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras?
y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des
colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque? et
de nostre terre en faire un astre esclairant et lumineux?
Inter caetera mortalitatis incommoda et hoc est, calligo mentium,
nec
tantum necessitas errandi sed errorum amor. Corruptibile corpus
aggravat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa
cogitantem.
La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus
[Image 0190v]
calamiteuse et fraile de toutes les creatures, c'est l'homme, et
quant et quant
la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy,
parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire,
plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis
et
le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire
condition des trois; et se va plantant par imagination au dessus du
cercle de la Lune et ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la
vanité de cette mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il
s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soy mesme et separe de
la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses
confreres et compaignons, et leur distribue telle portion de facultez
et de forces que bon luy semble. Comment cognoit il, par l'effort de
son intelligence, les branles internes et secrets des animaux? par
quelle comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur
attribue?
Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de
moy plus que je ne fay d'elle. Platon, en sa peinture de l'aage doré
sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l'homme de
lors la communication qu'il avoit avec les bestes, desquelles
s'enquerant et s'instruisant il sçavoit les vrayes qualitez et
differences de chacune
[p. 453]
d'icelles, par où il acqueroit une tres-parfaicte intelligence et
prudence, et en conduisoit de bien loing plus hureusement sa vie que
nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger
l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a
opiné
qu'en la plus part de la forme corporelle que nature leur a donné,
elle a regardé seulement l'usage des prognostications qu'on en tiroit
en son temps.
Ce defaut qui empesche la communication d'entre elles et nous,
pourquoy n'est il aussi bien à nous qu'à elles? C'est à deviner,
à
qui est la faute de ne nous entendre point: car nous ne les entendons
non plus qu'elles nous. Par cette mesme raison, elles nous peuvent
estimer bestes, comme nous les en estimons. Ce n'est pas grand'
merveille si nous ne les entendons pas: aussi ne faisons nous les
Basques et les Troglodites. Toutesfois aucuns se sont vantez de
les
entendre, comme Apollonius Thyaneus,
Melampus, Tyresias, Thales
et autres.
Et puis qu'il est ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des
nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils
donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements.
Il nous faut remarquer la parité qui est entre nous. Nous avons
quelque moyenne intelligence de leur sens; aussi ont les bestes du
nostre, environ à mesme mesure. Elles nous flatent, nous menassent
et
nous requierent; et nous, elles. Au demeurant, nous
[Image 0191]
decouvrons
bien
evidemment que entre elles il y a une pleine et entiere communication
et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme espece,
mais aussi d'especes diverses.
Et mutae pecudes et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces
variasque cluere,
Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia
gliscunt.
En certain abbayer du chien le cheval cognoist qu'il y a de la colere;
de certaine autre sienne voix il ne s'effraye point. Aux bestes
mesmes
qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices que nous voyons entre
elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication:
leurs mouvemens discourent et traictent:
Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum
pueros infantia linguae.
[p. 454]
Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent et
content des histoires par signes? J'en ay veu de si soupples et
formez
à cela, qu'à la verité il ne leur manquoit rien à la perfection de
se sçavoir faire entendre; les amoureux se courroussent, se
reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent et disent enfin
toutes choses des yeux:
E'l silentio ancor suole
Haver prieghi e
parole.
Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons,
congedions,
menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons,
nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons,
instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons,
accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions,
despitons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons,
reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouissons,
complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons,
escrions, taisons; et quoy non? d'une variation et multiplication à
l'envy de la langue. De la teste: nous convions, nous renvoyons,
advouons, desadvouons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons,
desdaignons, demandons, esconduisons, égayons, lamentons, caressons,
tansons, soubmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons,
enquerons. Quoy des sourcils? quoy des espaules? Il n'est mouvement
qui ne parle et un langage intelligible sans discipline et un langage
publique: qui faict, voyant la varieté et usage distingué des
autres,
que cestuy cy doibt plus tost estre jugé le propre de l'humaine
nature.
Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend
soudain à ceux qui en ont besoing et les alphabets des doigts et
grammaires en gestes, et les sciences qui ne s'exercent et expriment
que par iceux, et les nations que Pline dit n'avoir point d'autre
langue.
Un Ambassadeur de la ville d'Abdere, apres avoir longuement parlé
au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle
responce
veux-tu que je rapporte à nos citoyens?--Que je t'ay laissé dire
tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot.
Voilà pas un taire parlier et bien intelligible?
Au reste, quelle sorte de nostre suffisance ne reconnoissons nous aux
operations des animaux? Est-il police reglée avec plus d'ordre,
[p. 455]
diversifiée à plus de charges et d'offices, et plus constamment
entretenue que celle des mouches à miel? Cette disposition d'actions
et de vacations si ordonnée, la pouvons
[Image 0191v]
nous imaginer se conduire
sans
discours et sans providence?
His quidam signis atque haec exempla
sequuti,
Esse apibus partem divinae mentis et haustus
Aethereos
dixere.
Les
arondelles, que nous voyons au retour du printemps fureter tous les
coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement et choisissent
elles sans discretion, de mille places, celle qui leur est la plus
commode à se loger? Et, en cette belle et admirable contexture de
leurs bastimens, les oiseaux peuvent ils se servir plustost d'une
figure quarrée que de la ronde, d'un angle obtus que d'un angle droit,
sans en sçavoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost
de l'eau, tantost de l'argile, sans juger que la dureté s'amollit en
l'humectant? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans
prevoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus
mollement
et plus à l'aise? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur
loge à l'Orient, sans connoistre les conditions differentes de ces
vents et considerer que l'un leur est plus salutaire que l'autre?
Pourquoy espessit l'araignée sa toile en un endroit et relasche en un
autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud, tantost de
celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion?
Nous reconnoissons assez, en la pluspart de leurs ouvrages, combien
les animaux ont d'excellence au dessus de nous et combien nostre art
est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres, plus
grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s'y
sert de toutes ses forces; pourquoy n'en estimons nous autant d'eux?
pourquoy attribuons nous à je ne sçay quelle inclination naturelle et
servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature
et par art? En quoy, sans y penser, nous leur donnons un tres-grand
avantage sur nous, de faire que nature, par une douceur maternelle,
les
accompaigne et guide, comme par la main, à
[Image 0192]
toutes les actions et
commoditez de leur vie; et qu'à nous elle nous abandonne au hazard
et
à la fortune, et à quester, par art, les choses nécessaires à
nostre conservation; et nous refuse quant et quant les moyens de
pouvoir arriver, par aucune institution et contention d'esprit, à
l'industrie naturelle des bestes: de maniere que leur stupidité
brutale
surpasse en toutes commoditez tout ce que peut nostre divine
intelligence.
[p. 456]
Vrayement, à ce compte, nous aurions bien raison de l'appeller une
tres-injuste maratre. Mais il n'en est rien; nostre police n'est pas
si difforme et desreglée. Nature a embrassé universellement toutes
ses creatures; et n'en est aucune qu'elle n'ait bien plainement fourny
de tous moyens necessaires à la conservation de son estre: car ces
plaintes vulgaires que j'oy faire aux hommes (comme la licence de leurs
opinions les esleve tantost au dessus des nues, et puis les ravale
aux
antipodes), que nous sommes le seul animal abandonné nud sur la terre
nue, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couvrir que de la
despouille d'autruy; là où toutes les autres creatures, nature les a
revestues de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil, de laine, de
pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de toison et de
soye,
selon le besoin de leur estre; les a armées de griffes, de dents,
de
cornes, pour assaillir et pour defendre; et les a elle mesmes
instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler,
à
chanter, là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger,
ny rien que pleurer, sans apprentissage:
Tum porro puer, ut saevis projectus ab undis
Navita, nudus humi jacet,
infans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Nixibus ex alvo matris natura profudit;
Vagituque locum lugubri
complet, ut aequum est
Cui tantum in vita restet transire malorum.
At
variae crescunt pecudes, armenta, feraeque,
[Image 0192v]
Nec crepitacula eis opus
est, nec cuiquam adhibenda est
Almae nutricis blanda atque infracta
loquella;
Nec varias quaerunt vestes pro tempore caeli;
Denique non
armis opus est, non moenibus altis,
Queis sua tutentur, quando
omnibus
omnia largè
Tellus ipsa parit, naturaque daedala rerum;
ces plaintes là sont fauces, il y a en la police du monde une
esgalité plus grande et une relation plus uniforme. Nostre peau est
pourveue, aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les
injures du temps: tesmoing tant de nations qui n'ont encores gousté
aucun usage de vestemens.
[p. 457]
Nos anciens Gaulois n'estoient guieres vestus; ne sont pas les
Irlandois, nos voisins, soubs un ciel si froid.
Mais nous le jugeons mieux par nous mésmes, car tous les endroits de
la personne qu'il nous plaist descouvrir au vent et à l'air, se
trouvent propres à le souffrir: le visage, les pieds, les mains, les
jambes, les espaules, la teste, selon que l'usage nous y convie. Car,
s'il y a partie en nous foible et qui semble devoir craindre la
froidure, ce devroit estre l'estomac, où se fait la digestion; nos
peres le portoient descouvert; et nos Dames, ainsi molles et
delicates
qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouvertes jusques au
nombril.
Les liaisons et emmaillotemens des enfans ne sont non plus necessaires;
et les meres Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté
de
mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer
est
commun à la plus part des autres animaux; et n'en est guiere qu'on ne
voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant
que
c'est une contenance bien sortable à la foiblesse en-quoy ils se
sentent.
Quant à l'usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et
sans instruction,
[Image 0193]
Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.
Qui fait doute qu'un enfant, arrivé à la force de se nourrir, ne
sçeust quester sa nourriture? Et la terre en produit et luy en
offre
assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice; et sinon en
tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les provisions
que nous voyons faire aux fourmis et autres pour les saisons steriles
de l'année. Ces nations que nous venons de descouvrir si abondamment
fournies de viande et de breuvage naturel, sans soing et sans façon,
nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre seule
nourriture,
et que, sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à
planté
de tout
ce qu'il nous falloit; voire, comme il est vraysemblable, plus
plainement et plus richement qu'elle ne fait à present que nous y
avons meslé nostre artifice,
Et tellus nitidas fruges vinetaque
laeta
Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit;
Ipsa dedit dulces
foetus et pabula laeta,
Quae nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimusque boves et vires agricolarum,
[p. 458]
le débordement et desreglement de nostre appetit devançant toutes les
inventions que nous cherchons de l'assouvir. Quant aux armes, nous
en
avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de
divers mouvemens de membres, et en tirons plus de service,
naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre nuds, on
les void se jetter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques
bestes
nous surpassent en cet avantage, nous en surpassons plusieurs autres.
Et l'industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis,
nous l'avons par un instinct et precepte naturel. Qu'il soit ainsi,
l'elephant esguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la
guerre (car il en a de particulieres pour cet usage, qu'il espargne,
[Image 0193v]
et
ne les employe aucunement à ses autres services). Quand les taureaux
vont au combat, ils respandent et jettent la poussiere à l'entour
d'eux; les sangliers affinent leurs deffences; et l'ichneaumon, quand
il
doit venir aux prises avec le crocodile, munit son corps, l'enduit et
le crouste tout à l'entour de limon bien serré et bien pestry,
comme
d'une cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu'il est aussi naturel de
nous armer de bois et de fer? Quant au parler, il est certain que,
s'il n'est pas naturel, il n'est pas necessaire. Toutefois, je croy
qu'un enfant qu'on auroit nourry en pleine solitude, esloigné de tout
commerce (qui seroit un essay mal aisé à faire), auroit quelque
espece de parolle pour exprimer ses conceptions; et n'est pas croyable
que nature nous ait refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs
autres animaux: car qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté
que nous leur voyons de se plaindre, de se resjouyr, de
s'entr'appeller
au secours, se convier à l'amour, comme ils font par l'usage
de leur voix?
Comment ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous,
et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens?
et
ils nous respondent. D'autre langage, d'autres appellations divisons
nous avec eux qu'avec les oyseaux, avec les pourceaux, les beufs, les
chevaux, et changeons d'idiome selon l'espece:
Cosi per entro loro schiera bruna
S'ammusa l'una con l'altra
formica
Forse à spiar lor via, e lor fortuna.
Il me semble que Lactance
attribue aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore.
Et
la difference de langage qui se voit entre nous, selon la difference
des contrées, elle se treuve aussi aux animaux de
[p. 459]
mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant divers des
perdris,
selon la situation des lieux,
variaeque volucres
Longè alias alio juciunt in tempore voces,
Et
partim mutant cum tempestatibus una
[Image 0194]
Raucisonos cantus.
Mais cela est à sçavoir quel langage parleroit cet enfant; et ce qui
s'en dict par divination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on
m'allegue, contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent
point,
je respons que ce n'est pas seulement pour n'avoir peu recevoir
l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pour-ce
que
le
sens de l'ouye, duquel ils sont privez, se rapporte à celuy du
parler,
et se tiennent ensemble d'une cousture naturelle: en façon que ce que
nous parlons, il faut que nous le parlons premierement à nous et que
nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, avant que de
l'envoyer aux estrangeres. J'ay dit tout cecy pour maintenir cette
ressemblance qu'il y a aux choses humaines, et pour nous ramener et
joindre au nombre. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessoubs du
reste: tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et
fortune pareille,
Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.
Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez; mais c'est
soubs le visage d'une mesme nature:
res quaeque suo ritu procedit, et omnes
Foedere naturae certo
discrimina servant.
Il faut contraindre l'homme et le renger dans les barrieres de cette
police. Le miserable n'a garde d'enjamber par effect au delà; il est
entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les
autres creatures de son ordre, et d'une condition fort moyenne, sans
aucune prerogative, praeexcellence vraye et essentielle. Celle qu'il
se donne par opinion et par fantasie n'a ny corps ny goust; et s'il
est
ainsi que luy
[p. 460]
seul, de tous les animaux, ait cette liberté de l'imagination et ce
deresglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est
pas,
et ce qu'il veut, le faux? et le veritable, c'est un advantage qui
luy
est bien cher vendu et duquel il a bien peu à se glorifier, car de
là
naist
[Image 0194v]
la source principale des maux qui le pressent: peché, maladie,
irresolution, trouble, desespoir. Je dy donc, pour revenir à mon
propos, qu'il n'y a point d'apparence d'estimer que les bestes facent
par inclination naturelle et forcée les mesmes choses que nous faisons
par nostre choix et industrie. Nous devons conclurre de pareils
effects pareilles
facultez, et confesser par consequent que ce mesme discours, cette
mesme voye, que nous tenons à ouvrer, c'est aussi celle des animaux.
Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui
n'en esprouvons aucun pareil effect? joinct qu'il est plus honorable
d'estre acheminé et obligé à regléement agir par naturelle et
inévitable condition, et plus approchant de la divinité, que d'agir
reglément par liberté temeraire et fortuite; et plus seur de laisser
à nature qu'à nous les resnes de nostre conduicte. La vanité de
nostre presomption faict que nous aymons mieux devoir à nos forces
qu'à sa liberalité nostre suffisance; et enrichissons les autres
animaux
des biens naturels et les leur renonçons, pour nous honorer et
ennoblir des biens acquis: par une humeur bien simple, ce me semble,
car je priseroy bien autant des graces toutes miennes et naifves que
celles que j'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il
n'est pas en nostre puissance d'acquerir une plus belle recommendation
que d'estre favorisé de Dieu et de nature. Par ainsi, le renard,
dequoy se servent les habitans de la Thrace quand ils veulent
entreprendre de passer par dessus la glace quelque riviere gelée et
le
lachent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de
l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s'il
orra
d'une longue ou d'une voisine distance bruyre l'eau courant au dessoubs,
et selon qu'il trouve par là qu'il y a plus ou moins d'espesseur en la
glace, se reculer ou s'avancer,
n'aurions nous pas raison de juger
qu'il luy passe par la teste ce mesme discours qu'il feroit en la
nostre,
et que
[Image 0195]
c'est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel:
Ce qui fait bruit, se remue; ce qui se remue, n'est pas gelé; ce qui
n'est pas gelé, est liquide, et ce qui est liquide, plie soubs le
faix? Car d'attribuer cela seulement à une vivacité du sens de
l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est une chimere, et ne
peut
entrer en nostre imagination. De mesme faut il estimer de tant de
sortes de ruses et d'inventions dequoy les bestes se couvrent des
entreprinses que nous faisons sur elles.
[p. 461]
Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu'il est
en nous de les saisir, de nous en servir et d'en user à nostre
volonté, ce n'est que ce mesme advantage que nous avons les uns sur
les autres. Nous avons à cette condition nos esclaves.
Et les Climacides, estoyent ce pas des femmes en Syrie qui servoyent,
couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames à
monter en coche?
Et la plus part des personnes libres abandonnent pour bien legieres
commoditez leur vie et leur estre à la puissance d'autruy.
Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie
pour estre tuée au tumbeau de son mari.
Les tyrans ont ils jamais failly de trouver assez d'hommes vouez à
leur devotion, aucuns d'eux adjoutans davantage cette necessité de
les
accompaigner à la mort comme en la vie?
Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs capitaines. La
formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance,
portoit ces promesses: Nous jurons de nous laisser enchainer, bruler,
batre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs
legitimes souffrent de leur maistre; engageant tres-religieusement et
le corps et l'ame à son service,
Ure meum, si vis, flamma caput,
et
pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca.
C'estoit une
obligation veritable; et si il s'en trouvoit dix mille, telle année,
qui y entroyent et s'y perdoyent.
Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son
corps la plus favorie de ses concubines, son eschançon, escuyer
d'escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son
anniversaire ils tuoyent cinquante chevaux montez de cinquante pages
qu'ils avoyent enpalez par l'espine du dos jusques au gozier, et les
laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe.
Les hommes qui nous servent, le font à meilleur marché, et pour un
traitement moins curieux et moins favorable que celuy
[Image 0195v]
que nous faisons
aux oyseaux, aux chevaux et aux chiens.
A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité? Il ne me
semble point que les plus abjects serviteurs facent volontiers pour
leurs maistres ce que les princes s'honorent de faire pour ces bestes.
Diogenes voyant ses parents en peine de le racheter de servitude:
Ils
sont fols, disoit-il: c'est celuy qui me traitte et nourrit, qui me
sert; et ceux qui entretiennent les bestes, se doivent dire plus tost
les servir qu'en estre servis.
[p. 462]
Et si elles ont cela de plus genereux, que jamais Lyon ne
s'asservit
à un autre Lyon, ny un cheval à un autre cheval, par faute de coeur.
Comme nous alons à la chasse des bestes, ainsi vont les Tigres et
les Lyons à la chasse des hommes; et ont un pareil exercice les unes
sur les autres: les chiens sur les lievres, les brochets sur les
tanches, les arondeles sur les cigales, les esperviers sur les merles
et sur les alouettes:
serpente ciconia pullos
Nutrit, et inventa per devia rura lacerta,
Et
leporem aut capream famulae Jovis, et generosae
In
saltu venantur aves.
Nous partons le fruict de nostre chasse avec nos
chiens et oyseaux, comme la peine et l'industrie; et, au dessus
d'Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauvages
partent
justement le butin par moitié; comme, le long des palus Moeotides,
si
le pescheur ne laisse aux loups, de bonne foy, une part esgale de sa
prise, ils vont incontinent deschirer ses rets.
Et comme nous avons une chasse qui se conduict plus par subtilité que
par force, comme celle des colliers, de nos lignes et de l'hameçon, il
s'en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit que la
seche jette de son col un boyeau long comme une ligne, qu'elle estand
au loing en le lachant, et le
retire à soy quand elle veut; à mesure
qu'elle aperçoit quelque petit poisson s'aprocher, elle luy laisse
mordre le bout de ce boyeau, estant cachée dans le sable ou dans la
vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit
poisson
soit si prez d'elle que d'un saut elle puisse l'atraper. Quant à
la
force, il n'est animal au monde en bute de tant d'offences que l'homme:
il ne nous faut point une balaine, un elephant et un crocodile, ny
tels
autres animaux, desquels un seul est capable de deffaire un
[Image 0196]
grand
nombre d'hommes; les pous sont suffisans pour faire vacquer la
dictature de Sylla; c'est le desjeuner d'un petit ver que le coeur et
la vie d'un grand et triumphant Empereur. Pourquoy disons nous que
c'est à l'homme science et connoissance bastie par art et par discours,
de discerner les choses utiles à son vivre et au secours de ses
maladies, de celles qui ne le sont pas; de connoistre la force de la
rubarbe et du polipode? Et, quand nous voyons les chevres de Candie,
si elles ont receu un coup de traict, aller entre un million d'herbes
choisir le dictame pour leur guerison; et la tortue, quand elle a
mangé de la vipere, chercher incontinent de l'origanum pour se purger;
[p. 463]
le dragon fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenouil; les
cigouignes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l'eau de
marine; les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs
compaignons, mais des corps aussi de leurs maistres (tesmoing celuy du
Roy Porus, qu'Alexandre deffit), les javelots et les dardz qu'on
leur a jettez au combat, et les arracher si dextrement que nous ne
le
sçaurions faire avec si peu de douleur: pourquoy ne disons nous de
mesmes que c'est science et prudence? Car d'alleguer, pour les
deprimer, que c'est par la seule instruction et maistrise de nature
qu'elles le sçavent, ce n'est pas leur oster le tiltre de science et
de
prudence: c'est la leur attribuer à plus forte raison que à nous,
pour l'honneur d'une si certaine maistresse d'escolle. Chrysippus,
bien que en toutes autres choses autant desdaigneux juge de la
condition des animaux que nul autre philosophe, considerant les
mouvements du chien qui, se rencontrant en un carrefour à trois
chemins, ou à la queste de son maistre qu'il a esgaré, ou à la
poursuitte de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant l'un
chemin apres l'autre, et, apres s'estre asseuré des deux et n'y avoir
trouvé la trace de ce qu'il cherche,
[Image 0196v]
s'eslance dans le troisiesme sans
marchander,
il est contraint de confesser qu'en ce chien là un tel
discours se passe: J'ay suivy jusques à ce carre-four mon maistre à
la trace; il faut necessairement qu'il passe par l'un de ces trois
chemins; ce n'est ny par cettuy-cy, ny par celuy-là; il faut donc
infalliblement qu'il passe par cet autre; et que, s'asseurant par
cette
conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au
troisiesme chemin, ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par
la
force de la raison. Ce traict purement dialecticien et cet usage de
propositions divisées et conjoinctes et de la suffisante enumeration
des parties, vaut il pas autant que le chien le sçache de soy que de
Trapezonce. Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore
instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les
parroquets, nous leur aprenons à parler; et cette facilité que nous
reconnoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si
maniable, pour la former et l'estreindre à certain nombre de lettres
et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont un discours au dedans, qui les
rend ainsi disciplinables et volontaires à aprendre. Chacun est soul,
ce croy-je, de voir tant de sortes de cingeries que les bateleurs
aprennent à leurs chiens: les dances où ils ne faillent une seule
cadence du son qu'ils oyent, plusieurs divers mouvemens et sauts
qu'ils
leur font faire par le commandement de leur parolle: mais je remerque
avec plus d'admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire,
des chiens dequoy se servent les aveugles, et aux champs et aux villes:
[p. 464]
je me suis pris garde comme ils s'arrestent à certaines portes d'où
ils ont accoustumé de tirer l'aumosne, comme ils evitent le choc des
coches et des charretes, lors mesme que pour leur regard ils ont assez
de place pour leur passage; j'en ay veu, le long d'un fossé de ville
laisser un sentier plain et uni et en prendre un pire, pour esloigner
son
[Image 0197]
maistre du fossé. Commant pouvoit on avoir faict concevoir à
ce
chien que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seurté de son
maistre et mespriser ses propres commoditez pour le servir? et comment
avoit il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien assez large,
qui ne le seroit pas pour un aveugle? Tout cela se peut il
comprendre
sans ratiocination et sans discours? Il ne faut pas oublier ce que
Plutarque dit avoir veu à Rome d'un chien, avec l'Empereur
Vespasian le pere, au Theatre de Marcellus. Ce chien servoit à un
bateleur qui jouoit une fiction à plusieurs mines et à plusieurs
personnages, et y avoit son rolle. Il falloit entre autres choses
qu'il contrefit pour un temps le mort pour avoir mangé de certaine
drogue:
apres avoir avalé le pain qu'on feignoit estre cette drogue, il
commença tantost à trembler et branler comme s'il eut esté estourdi;
finalement, s'estandant et se roidissant, comme mort, il se laissa
tirer et traisner d'un lieu à autre, ainsi que portoit le subject du
jeu; et puis, quand il congneut qu'il estoit temps, il commença
premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il se fut revenu
d'un profond sommeil, et, levant la teste, regarda ça et là d'une
façon qui estonnoit tous les assistans. Les boeufs qui servoyent aux
jardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines
grandes roues à puiser de l'eau, ausquelles il y a des baquets
attachez (comme il s'en voit plusieurs en Languedoc), on leur avoit
ordonné d'en tirer par jour jusques à cent tours chacun; ils
estoient
si accoustumez à ce nombre qu'il estoit impossible par aucune force
de
leur en faire tirer un tour davantage; et, ayant faict leur tache,
ils
s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence avant que
nous
sçachions conter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations
qui n'ont aucune connoissance des nombres. Il y a encore plus de
discours à instruire autruy qu'à estre instruit. Or, laissant à
part ce que
[Image 0197v]
Democritus jugeoit et prouvoit, que la plus part des arts
les bestes nous les ont aprises: comme l'araignée à tistre et à
coudre, l'arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et
plusieurs animaux, par leur imitation, à faire la medecine; Aristote
tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y
employent du temps et du soing, d'où il advient que ceux que nous
nourrissons en cage, qui n'ont point eu loisir d'aller à l'escolle
soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant.
Nous pouvons juger par là qu'il
[p. 465]
reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et, entre les
libres mesmes, il n'est pas ung et pareil, chacun en a pris selon sa
capacité; et, sur la jalousie de leur apprentissage, ils se debattent
à l'envy d'une contention si courageuse que par fois le vaincu y
demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus
jeunes ruminent, pensifs, et prenent à imiter certains couplets de
chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur et en rend
compte avec grand soing; ils se taisent, l'un tantost, tantost
l'autre;
on oyt corriger les fautes, et sent on aucunes reprehensions du
precepteur. J'ay veu (dict Arrius) autresfois un elephant ayant à
chacune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe,
au
son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'eslevans et
s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument les guidoit;
et
y avoit plaisir à ouyr cette harmonie.
Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des Elephans
dressez à se mouvoir et dancer, au son de la voix, des dances à
plusieurs entrelasseures, coupeures et diverses cadances
tres-difficiles à aprendre. Il s'en est veu qui, en leur privé,
rememoroient leur leçon, et s'exerçoyent par soing et par estude pour
n'estre tancez et batuz de leurs maistres. Mais cett'autre histoire
de la pie, de laquelle nous avons Plutarque mesme pour respondant, est
estrange. Elle estoit en la boutique d'un barbier à
[Image 0198]
Rome, et faisoit
merveilles de contre-faire avec la
voix tout ce qu'elle oyoit; un
jour, il advint que certaines trompetes s'arrestarent à sonner
long temps
devant cette boutique;
dépuis cela et tout le lendemain, voylà cette pie pensive,
muete et melancholique, dequoy tout le monde estoit esmerveillé; et
pensoit on que le son des trompetes l'eut ainsin estourdie et
estonnée,
et qu'avec l'ouye la voix se fut quant et quant esteinte; mais on
trouva
en fin que c'estoit une estude profonde et une retraicte en soy-mesmes,
son esprit s'exercitant et preparant sa voix à representer le son de
ces trompetes: de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, de
exprimer perfectement leurs reprinses, leurs poses et leurs muances,
ayant quicté par ce nouvel aprentissage et pris à desdain tout ce
qu'elle sçavoit dire auparavant. Je ne veux pas obmettre à alleguer
aussi cet autre exemple d'un chien que ce mesme Plutarque dit avoir
veu (car quand à l'ordre, je sens bien que je le trouble, mais je
n'en
observe non plus à renger ces exemples qu'au reste de toute ma
besongne), luy estant dans un navire: ce chien, estant en peine
d'avoir
l'huyle qui estoit dans le fons d'une cruche où il ne pouvoit arriver
de la langue pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des
caillous et en mit dans cette cruche jusques à ce qu'il eut fait
hausser l'huile plus pres du bord, où il la peut attaindre. Cela,
qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'un esprit bien subtil? On dit que
les
[p. 466]
corbeaux de barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent
boire,
est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit
des Elephans un Roy de leur nation, Juba, que, quand par la finesse
de ceux qui les chassent, l'un d'entre eux se trouve pris dans
certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouvre l'on
de
menues brossailles pour les tromper, ses compaignons y apportent en
diligence force pierres et pieces de bois, afin
[Image 0198v]
que cela l'ayde à
s'en
mettre hors. Mais cet animal raporte en tant d'autres effects à
l'humaine suffisance que, si je vouloy suivre par le menu ce que
l'experience en a apris, je gaignerois aysément ce que je maintiens
ordinairement, qu'il se trouve plus de difference de tel homme à tel
homme que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d'un elephant, en
une maison privée de Syrie, desroboit à tous les repas la moitié de
la pension qu'on luy avoit ordonnée: un jour le maistre voulut
luy mesme
le penser, versa dans sa manjoire la juste mesure d'orge qu'il
luy avoit prescrite pour sa nourriture; l'elephant, regardant de
mauvais oeuil ce gouverneur, separa avec la trompe et en mit à part
la
moitié, declarant par là le tort qu'on luy faisoit. Et un autre,
ayant un gouverneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en
croistre la mesure, s'aprocha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour
son disner, et le luy remplit de cendre. Cela, ce sont des
effaicts
particuliers; mais ce que tout le monde a veu et que tout le monde
sçait, qu'en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de levant,
l'une des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on
tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à
present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en une
bataille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui connoissent les
histoires anciennes):
siquidem Tirio servire solebant
Annibali, et nostris ducibus,
regique
Molosso,
Horum majores, et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam
belli et euntem in praelia turmam.
Il falloit bien qu'on se respondit à bon escient de la creance de ces
bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'une bataille,
[p. 467]
là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la
grandeur et pesanteur de leurs corps, le moindre effroy qui leur eut
fait tourner la teste sur leurs gens, estoit
[Image 0199]
suffisant pour tout
perdre;
et s'est veu moins d'exemples où cela soit advenu qu'ils se
rejettassent sur leurs trouppes, que de ceux où nous mesme nous
rejectons les uns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit
charge non d'un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au
combat.
Comme faisoient aux chiens les Espaignols à la nouvelle conqueste
des Indes, ausquels ils payoient solde et faisoient partage au butin;
et montroient ces animaux autant d'adresse et de jugement à poursuivre
et arrester leur victoire, à charger ou à reculer selon les occasions,
à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et
d'aspreté.
Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les
ordinaires; et, sans cela, je ne me fusse pas amusé à ce long
registre: car, selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous
voyons ordinairement des animaux qui vivent parmy nous, il y a dequoy
y
trouver des effects autant admirables que ceux qu'on va recueillant és
pays et siecles estrangers.
C'est une mesme nature qui roule son cours. Qui en auroit
suffisamment jugé le present estat, en pourroit seurement conclurre
et
tout l'advenir et tout le passé.
J'ay veu autresfois parmy nous des hommes amenez par mer de lointain
pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le langage, et
que leur façon, au demeurant, et leur contenance, et leurs vestemens
estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit
et
sauvages et brutes? qui n'atribuoit à stupidité et à bestise de les
voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baisemains
et
nos inclinations serpentées, nostre port et nostre maintien, sur
lequel, sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine? Tout
ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous
n'entendons pas: comme il nous advient au jugement que nous faisons
des
bestes. Elles ont plusieurs conditions qui se rapportent aux nostres:
de celles-là par comparaison nous pouvons tirer quelque conjecture;
mais de ce qu'elles
[Image 0199v]
ont particulier, que sçavons nous que c'est? Les
chevaux, les chiens, les boeufs, les brebis, les oyseaux et la pluspart
des animaux qui vivent avec nous, reconnoissent nostre voix et se
laissent conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de
Crassus, et venoit à luy, quand il l'appelloit; et le font aussi
les
anguilles qui se trouvent en la fontaine d'Arethuse.
Et j'ay veu des gardoirs assez où les poissons accourent, pour manger,
à certain cry de ceux qui les traitent;
[p. 468]
nomen habent, et ad magistri
Vocem quisque sui venit citatus.
Nous
pouvons juger de cela. Nous pouvons aussi dire que les elephans ont
quelque participation de religion, d'autant qu'apres plusieurs
ablutions et purifications on les void, haussant leur trompe comme
des
bras et tenant les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter
long temps en meditation et contemplation à certaines heures du jour,
de
leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais, pour
ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouvons
pourtant establir qu'ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en
aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose
en
cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle
retire aux nostres: il vid, dit-il, des fourmis partir de leur
fourmiliere portans le corps d'un fourmis mort vers une autre
fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent
au devant,
comme pour parler à eux; et, apres avoir esté ensemble
quelque piece, ceux-cy s'en retournerent pour consulter, pensez, avec
leurs concitoiens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la
difficulté de la capitulation; en fin ces derniers venus apporterent
aux premiers un ver de leur taniere, comme pour la rançon du mort,
lequel ver les premiers chargerent sur leur dos et emporterent chez eux,
laissant aux autres le corps du trespassé. Voilà l'interpretation
que
[Image 0200]
Cleanthes y donna, tesmoignant par là que celles qui n'ont point
de voix, ne laissent pas d'avoir pratique et communication mutuelle, de
laquelle c'est nostre defaut que nous ne soyons participans; et nous
entremettons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles
produisent
encore d'autres effects qui surpassent de bien loin nostre capacité,
ausquelles il s'en faut tant que nous puissions arriver par imitation
que, par imagination mesme, nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs
tiennent qu'en cette grande et derniere battaille navale qu'Antonius
perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu
de sa course par ce petit poisson que les Latins nomment Remora, à
cause de cette sienne proprieté d'arrester toute sorte de vaisseaux
ausquels il s'attache. Et l'Empereur Calligula vogant avec une
grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée
tout court? par ce mesme poisson, lequel il fist prendre attaché
comme
il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoy un si petit
animal
pouvoit forcer et la mer et les vents et la violence de tous ses
avirons, pour estre seulement attaché par le
[p. 469]
bec à sa galere (car c'est un poisson à coquille); et s'estonna
encore, non sans grande raison, de ce que, luy estant apporté dans le
bateau, il n'avoit plus cette force qu'il avoit au dehors. Un citoyen
de Cyzique acquit jadis reputation de bon mathematicien pour avoir
appris de la condition de l'herisson, qu'il a sa taniere ouverte à
divers endroicts et à divers vents, et, prevoyant le vent advenir, il
va boucher le trou du costé de ce vent-là: ce que remerquant ce
citoien apportoit en sa ville certaines predictions du vent qui avoit
à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu où il est assis; mais
le poulpe se donne luy-mesme la couleur qu'il luy plaist, selon les
occasions, pour se cacher de ce qu'il craint et attraper ce qu'il
cerche: au cameleon, c'est changement de
[Image 0200v]
passion; mais au poulpe, c'est
changement d'action. Nous avons quelques mutations de couleur à la
fraieur, la cholere, la honte et autres passions qui alterent le teint
de nostre visage, mais c'est par l'effect de la souffrance comme au
cameleon: il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il
n'est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effets que nous
reconnoissons aux autres animaux, plus grands que les nostres,
tesmoignent en eux quelque faculté plus excellente qui nous est
occulte, comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de
leurs
conditions et puissances
desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous.
De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus
certaines estoient celles qui se tiroient du vol des oiseaux. Nous
n'avons rien de pareil et de si admirable. Cette regle, cet ordre du
bransler de leur aile par lequel on tire des consequences des choses
à
venir, il faut bien qu'il soit conduict par quelque excellent moyen à
une si noble operation: car c'est prester à la lettre d'aller
attribuant ce grand effect à quelque ordonnance naturelle, sans
l'intelligence, consentement et discours de qui le produit; et est une
opinion evidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la torpille a cette
condition, non seulement d'endormir les membres qui la touchent, mais
au travers des filets et de la scene elle transmet une pesanteur
endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient; voire dit-on
d'avantage que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui
gaigne contremont jusques à la main et endort l'atouchement au travers
de l'eau. Cette force est merveilleuse, mais elle n'est pas inutile à
la torpille: elle la sent et s'en sert, de maniere que, pour
attraper
la proye qu'elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que
les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette
sienne froideur, tombent en sa puissance. Les grues, les arondelles
et autres oiseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons
[p. 470]
de l'an, montrent assez la
[Image 0201]
cognoissance qu'elles ont de leur faculté
divinatrice, et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent
que,
pour choisir d'un nombre de petits chiens celuy qu'on doit conserver
pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le
choisir
elle mesme: comme, si on les emporte hors de leur giste, le premier
qu'elle y rapportera, sera tousjours le meilleur; ou bien, si on faict
semblant d'entourner de feu leur giste de toutes parts, celuy des
petits au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert
qu'elles ont un usage de prognostique que nous n'avons pas, ou qu'elles
ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la
nostre. La maniere de naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouvoir,
vivre et mourir des bestes estant si voisine de la nostre, tout ce
que
nous retranchons de leurs causes motrices et que nous adjoustons à
nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir
du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les
medecins nous proposent l'exemple du vivre des bestes et leur façon;
car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple: Tenez chauts les
pieds et la teste; Au demeurant, vivez en beste. La generation est la
principale des actions naturelles: nous avons quelque disposition de
membres qui nous est plus propre à cela; toutesfois ils nous
ordonnent
de nous ranger à l'assiete et disposition brutale, comme plus
effectuelle,
more ferarum
Quadrupedumque magis ritu, plerumque
putantur
Concipere uxores; quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus
positis, sublatis semina lumbis.
[Image 0201v]
Et rejettent comme nuisibles ces
mouvements indiscrets et insolents que les femmes y ont meslé de leur
creu, les ramenant à l'exemple et usage des bestes de leur sexe,
plus
modeste et rassis:
Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipsa viri venerem si laeta retractet,
[p. 471]
Atque exossato ciet omni pectore fluctus.
Ejicit enim sulci recta
regione
viaque
Vomerem, atque locis avertit seminis ictum.
Si c'est justice
de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes qui servent, ayment
et defendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyvent et outragent les
estrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela
quelque air de nostre justice, comme aussi en conservant une equalité
tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits.
Quant à l'amitié, elles l'ont, sans comparaison, plus vive et plus
constante que n'ont pas les hommes. Hircanus, le chien du Roy
Lisimachus, son maistre mort, demeura obstiné sus son lict sans
vouloir boire ne manger; et, le jour qu'on en brusla le corps, il
print
sa
course et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fist aussi
le chien d'un nommé Pyrrhus, car il ne bougea de dessus le lict de
son maistre dépuis qu'il fust mort, et, quand on l'emporta, il se
laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher
où on brusloit le corps de son maistre. Il y a certaines inclinations
d'affection qui naissent quelquefois en nous sans le conseil de la
raison, qui viennent d'une temerité fortuite que d'autres nomment
sympathie: les bestes en sont capables comme nous. Nous voyons les
chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à
nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager separément; on
les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compaignons,
comme à certain visage, et, où ils le rencontrent, s'y joindre
incontinent
[Image 0202]
avec feste et demonstration de bienveuillance, et prendre
quelque autre forme à contrecoeur et en haine. Les animaux ont choix
comme nous en leurs amours et font quelque triage de leurs femelles.
Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d'envies extremes et
irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires,
comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme
l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny
necessaires:
de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes; elles sont
toutes superflues et artificielles. Car c'est merveille combien peu
il faut à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé
à
desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance.
Les Stoiciens disent qu'un homme auroit dequoy se substanter d'une
olive par jour. La delicatesse de nos vins n'est pas de sa leçon, ny
la recharge que nous adjoustons aux appetits amoureux,
[p. 472]
neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum.
Ces cupiditez
estrangeres, que l'ignorance du bien et une fauce opinion ont coulées
en nous, sont en si grand nombre qu'elles chassent presque toutes les
naturelles: ny plus ny moins que si, en une cité, il y avoit si grand
nombre d'estrangers qu'ils en missent hors les naturels habitans, ou
esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l'usurpant
entierement et s'en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez
que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de moderation soubs les
limites que nature nous a prescripts; mais non pas si exactement
qu'ils
n'ayent encore quelque convenance à nostre desbauche. Et tout ainsi
comme il s'est trouvé des desirs furieux qui ont poussé les hommes à
l'amour des bestes, elles se trouvent aussi par fois esprises de nostre
amour et reçoivent des affections monstrueuses d'une espece à autre:
tesmoin l'elephant corrival d'Aristophanes le grammairien en l'amour
[Image 0202v]
d'une jeune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne luy cedoit
en
rien aux offices d'un poursuyvant bien passionné: car, se promenant
par le marché où l'on vendoit des fruicts, il en prenoit avec sa
trompe et les luy portoit; il ne la perdoit de veue que le moins
qu'il
luy estoit possible, et luy mettoit quelquefois la trompe dans le
sein
par dessoubs son collet et luy tastoit les tetins. Ils recitent aussi
d'un dragon amoureux d'une fille, et d'une oye esprise de l'amour d'un
enfant en la ville d'Asope, et d'un belier serviteur de la menestriere
Glaucia; et il se void tous les jours des magots furieusement espris
de l'amour des femmes. On void aussi certains animaux s'adonner à
l'amour des masles de leur sexe: Oppianus et autres recitent quelques
exemples pour monstrer la reverence que les bestes en leurs mariages
portent à la parenté, mais l'experience nous faict bien souvent voir
le contraire,
nec habetur turpe juvencae
Ferre patrem tergo; fit
equo
sua filia conjux;
Quasque creavit init pecudes caper; ipsaque cujus
Semine concepta est, ex illo concipit ales.
De subtilité malitieuse,
en est-il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales?
lequel, passant au travers d'une riviere chargé de sel, et de fortune
y estant bronché, si que les sacs qu'il portoit en
[p. 473]
furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen
luy avoit rendu sa charge plus legere, ne failloit jamais, aussi tost
qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avec sa
charge;
jusques à ce que son maistre, descouvrant sa malice, ordonna qu'on
le
chargeast de laine, à quoy se trouvant mesconté il cessa de plus user
de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naifvement le
visage de nostre avarice, car on leur void un soin extreme de
surprendre tout ce qu'elles peuvent et de le curieusement cacher,
quoy qu'elles n'en tirent point d'usage. Quant à la
[Image 0203]
mesnagerie,
elles
nous
surpassent non seulement en cette prevoyance d'amasser et espargner
pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la
science qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de
l'aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et
secher,
quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance,
de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et
prevention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute
imagination de prudence humaine. Parce que le froment ne demeure pas
tousjours sec ny sain, ains s'amolit, se resout et destrempe comme en
laict, s'acheminant à germer et produire: de peur qu'il ne devienne
semance et perde sa nature et propriété de magasin pour leur
nourriture, ils rongent le bout par où le germe a accoustumé de
sortir. Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des
actions humaines, je sçaurois volontiers si nous nous en voulons
servir pour argument de quelque prerogative, ou, au rebours, pour
tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection; comme de vray la
science de nous entredesfaire et entretuer, de ruiner et perdre
nostre
propre espece, il semble qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire
desirer aux bestes qui ne l'ont pas:
quando leoni
Fortior eripuit vitam Leo? quo nemore unquam
Expiravit
aper majoris dentibus apri?
Mais elles n'en sont pas universellement exemptes pourtant, tesmoin
les furieuses rencontres des mouches à miel et les entreprinses des
princes des deux armées contraires:
saepe duobus
Regibus incessit
magno discordia motu,
[p. 474]
Continuoque animos vulgi et trepidantia bello
Corda licet longè
praesciscere.
Je ne voy jamais cette divine description qu'il ne m'y
semble
[Image 0203v]
lire peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouvemens
guerriers qui nous ravissent de leur horreur et espouventement, cette
tempeste de sons et de cris,
Fulgur ibi ad coelum se tollit, totaque circum
Aere renidescit
tellus, subtérque virum vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque
montes
Icti rejectant voces ad sidera mundi;
cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez, tant de
fureur, d'ardeur et de courage, il est plaisant à considerer par
combien vaines occasions elle est agitée et par combien legieres
occasions esteinte:
Paridis propter narratur amorem
Graecia
Barbariae diro collisa duello:
toute l'Asie se perdit et se consomma
en guerres pour le maquerelage de Paris. L'envie d'un seul homme, un
despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient
pas esmouvoir deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le
mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux
mesme
qui en sont les principaux autheurs et motifs? oyons le plus grand, le
plus victorieux Empereur et le plus puissant qui fust onques, se
jouant, et mettant en risée, tres-plaisamment et tres-ingenieusement,
plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la
vie de cinq cens mille hommes qui suivirent sa fortune, et les forces
et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de
ses entreprinses,
Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam?
Quid,
si me Manius oret
Paedicem, faciam? Non puto, si sapiam.
[p. 475]
Aut futue, aut pugnemus, ait. Quid, si mihi vita
Charior est ipsa
mentula? Signa canant.
[Image 0204]
(J'use en liberté de conscience de mon Latin,
avecq le congé que vous m'en avez donné.) Or ce grand corps, à
tant
de visages et de mouvemans, qui semble menasser le ciel et la terre:
Quam multi Lybico volvuntur marmore fluctus,
Saevus ubi Orion
hybernis conditur undis,
Vel cum sole novo densae torrentur aristae,
Aut Hermi campo, aut Lyciae flaventibus arvis,
Scuta sonant,
pulsuque pedum tremit excita tellus;
ce furieux monstre à tant de bras et à tant de testes, c'est
tousjours l'homme foyble, calamiteux et miserable. Ce n'est qu'une
formilliere esmeue et eschauffée,
It nigrum campis agmen.
Un
souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux
pas d'un cheval, le passage fortuite d'un aigle, un songe, une voix,
un
signe, une brouée matiniere suffisent à le renverser et porter par
terre. Donnez luy seulement d'un rayon de Soleil par le visage, le
voylà fondu et esvanouy; qu'on luy esvante seulement un peu de
poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre poete, voylà
toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mesmes à
leur
teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius
batit en Espaigne atout ces belles armes
qui ont aussi servi à d'autres, comme à Eumenes contre Antigonus,
à Surena contre Crassus:
Hi motus animorum atque haec certamina tanta
Pulveris exigui jactu
compressa quiescent.
[p. 476]
Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la force
et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portuguais
pressans la ville de Tamly au territoire de Xiatime, les habitans
d'icelle portarent sur la muraille grand quantité de ruches, de quoi
ils
sont riches. Et, à tout du feu, chassarent les abeilles si vivement
sur leurs ennemis, qu'ils les mirent en route. ne pouvans soustenir
leurs assauts et leurs pointures. Ainsi demeura la victoire et
liberté de leur ville à ce nouveau secours, aveq telle fortune qu'au
retour du combat il ne s'en trouva une seule à dire.
Les ames des Empereurs et des savatiers sont jettées à mesme moule.
Considerant l'importance des actions des princes et leur pois, nous
nous persuadons qu'elles soyent produites par quelques causes aussi
poisantes et importantes: nous nous trompons: ils sont menez et
ramenez
en leurs mouvemens par
[Image 0204v]
les mesmes ressors que nous sommes aux nostres.
La mesme raison qui nous fait tanser avec un voisin, dresse entre les
Princes une guerre; la mesme raison qui nous faict foïter un
lacquais,
tombant en un Roy, luy fait ruiner une province.
Ils veulent aussi legierement que nous, mais ils peuvent plus.
Pareils appetits agitent un ciron et un elephant. Quant à la
fidelité, il n'est animal au monde traistre au pris de l'homme; nos
histoires racontent la vifve poursuite que certains chiens ont faict
de
la mort de leurs maistres. Le Roy Pyrrhus, ayant rencontré un chien
qui gardoit un homme mort, et ayant entendu qu'il y avoit trois jours
qu'il faisoit cet office, commanda qu'on enterrast ce corps, et mena
ce
chien quant et luy. Un jour qu'il assistoit aux montres generales de
son armée, ce chien, appercevant les meurtriers de son maistre, leur
courut sus avec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier
indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte
bien tost
apres par la voye de la justice. Autant en fist le chien du sage
Hesiode, ayant convaincu les enfans de Ganistor Naupactien du
meurtre commis en la personne de son maistre. Un autre chien, estant
à la garde d'un temple à Athenes, ayant aperceu un larron sacrilege
qui emportoit les plus beaux joyaux, se mit à abayer contre luy tant
qu'il peut; mais les marguilliers ne s'estant point esveillez pour
cela,
il se mit à le suyvre, et, le jour estant venu, se tint un peu plus
esloigné de luy, sans le perdre jamais de veue. S'il luy offroit
à
manger, il n'en vouloit pas; et aux autres passans qu'il rencontroit
en
son chemin, il leur faisoit feste de la queue et prenoit de leurs
mains ce qu'ils luy donnoyent à manger; si son larron s'arrestoit
pour
dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu mesmes.
[p. 477]
La nouvelle de ce chien estant venue aux marguilliers de cette
Eglise, ils se mirent à le suivre à la trace, s'enquerans des
nouvelles du poil de ce chien, et en fin le
[Image 0205]
rencontrerent en la
ville
de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville
d'Athenes, où il fut puny. Et les juges, en reconnoissance de ce
bon
office, ordonnarent du publicq certaine mesure de bled pour nourrir le
chien, et aux prestres d'en avoir soing. Plutarque tesmoigne cette
histoire comme chose tres-averée et advenue en son siecle. Quant à
la gratitude (car il me semble que nous avons besoing de mettre ce mot
en credit), ce seul exemple y suffira, que Apion recite comme en
ayant
esté luy mesme spectateur. Un jour, dit-il, qu'on donnoit à Rome au
peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes estranges, et
principalement de Lyons de grandeur inusitée, il y en avoit un
entre
autres qui, par son port furieux, par la force et grosseur de ses
membres et un rugissement hautain et espouvantable, attiroit à soy la
veue de toute l'assistance. Entre les autres esclaves qui furent
presentez au peuple en ce combat des bestes, fut un Androdus, de
Dace,
qui estoit à un Seigneur Romain de qualité consulaire. Ce lyon,
l'ayant apperçeu de loing, s'arresta premierement tout court?, comme
estant entré en admiration, et puis s'aprocha tout doucement, d'une
façon molle et paisible, comme pour entrer en reconnoissance avec luy.
Cela faict, et s'estant asseuré de ce qu'il cherchoit, il commença
à battre de la queue à la mode des chiens qui flatent leur maistre,
et à baiser et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre
miserable
tout transi d'effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits
par la benignité de ce lyon, et r'asseuré sa veue pour le
considerer
et reconnoistre, c'estoit un singulier plaisir de voir les caresses et
les festes qu'ils s'entrefaisoyent l'un à l'autre. Dequoy le peuple
ayant eslevé des cris de joye, l'Empereur fit appeller cet esclave
pour entendre de luy le moyen d'un si estrange evenement. Il luy
recita une histoire nouvelle et admirable: Mon maistre, dict-il,
estant proconsul en Aphrique, je fus contraint,
[Image 0205v]
par la cruauté et
rigueur qu'il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober
de luy et m'en fuïr. Et, pour me cacher seurement d'un personnage
ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court
de
gaigner les solitudes et les contrées sablonneuses et inhabitables de
ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir,
de
trouver quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant
extremement aspre sur le midy et les chaleurs insupportables, m'estant
enbatu sur une caverne cachée et inaccessible, je me jettay dedans.
Bien tost apres y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et
blessée, tout plaintif
[p. 478]
et gemissant des douleurs qu'il souffroit. A son arrivée, j'eu
beaucoup de frayeur; mais luy, me voyant mussé dans un coing de sa
loge, s'approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte
offencée,
et me la montrant comme pour demander secours; je luy ostay lors un
grand escot qu'il y avoit, et m'estant un peu aprivoisé à luy,
pressant sa playe, en fis sortir l'ordure qui s'y amassoit,
l'essuyay
et nettoyay le plus proprement que je peux; luy, se sentant alegé de
son mal et soulagé de cette douleur, se prit à reposer et à dormir,
ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors, luy et moy
vesquimes ensemble en cette caverne, trois ans entiers, de mesmes
viandes: car des bestes qu'il tuoit à sa chasse, il m'en aportoit les
meilleurs endroits, que je faisois cuire au soleil à faute de feu, et
m'en nourrissois. A la longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale
et sauvage, ce Lyon s'en estant allé un jour à sa queste
accoustumée, je partis de là, et, à ma troisiesme journée, fus
surpris par les soldats qui me menerent d'Affrique en cette ville à
mon maistre, lequel soudain me condamna à mort et à estre abandonné
aux bestes. Or, à ce que je voy, ce Lyon fut aussi pris bien tost
apres, qui m'a, à cette heure, voulu recompenser du bien-fait et
guerison qu'il avoit reçeu de moy. Voylà l'histoire
qu'androdus
[Image 0206]
recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre
de main à main
au peuple. Parquoy, à la requeste de tous, il fut mis en liberté et
absoubs de cette condamnation, et par ordonnance du peuple luy faict
present de ce Lyon. Nous voyons dépuis, dit Apion, Androdus
conduisant ce Lyon à tout une petite laisse, se promenant par les
tavernes à Rome, recevoir l'argent qu'on luy donnoit, le Lyon se
laisser couvrir des fleurs qu'on luy jettoit, et chacun dire en les
rencontrant: Voylà le Lyon hoste de l'homme, voylà l'homme medecin
du Lyon.
Nous pleurons souvant la perte des bestes que nous aymons, aussi font
elles la nostre,
Post, bellator equus, positis insignibus, Aethon
It
lachrymans, guttisque humectat grandibus ora.
Comme aucunes de nos
nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne; cela ne
se voit il pas aussi entre les bestes? et des mariages mieux gardez que
les nostres?
Quant à la société et confederation qu'elles dressent entre elles
pour se liguer ensemble et s'entresecourir, il se voit des boeufs, des
porceaux et autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez,
toute
la troupe
[p. 479]
accourt à son aide et se ralie pour sa deffence. L'escare, quand il a
avalé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent en foule
autour de luy et rongent la ligne; et, si d'avanture il y en a un qui
ayt donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queue
par dehors,
et luy la serre tant qu'il peut à belles dents; ils le tirent
ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand l'un de leurs
compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressant
un'espine qu'ils ont dentelée comme une scie, à tout laquelle ils
la
scient et coupent. Quant aux particuliers offices que nous tirons
l'un
de l'autre pour le service de la vie, il s'en void plusieurs pareils
exemples parmy elles. Ils tiennent que la baleine ne marche jamais
qu'elle n'ait au devant d'elle
[Image 0206v]
un petit poisson semblable au gayon de
mer
qui s'appelle pour cela la guide; la balaine le suit, se laissant
mener
et tourner aussi facilement que le timon faict retourner la navire; et,
en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou
vaisseau, qui entre dans l'horrible chaos de la bouche de ce monstre,
est incontinant perdu et englouti, ce petit poisson s'y retire en
toute
seurté et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge; mais
aussi tost qu'il sort, elle se met à le suivre sans cesse; et si, de
fortune, elle l'escarte, elle va errant ça et là, et souvant se
froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n'a point de
gouvernail: ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l'isle d'Anticyre.
Il y a une pareille societé entre le petit oyseau qu'on nomme le
roytelet, et le crocodile: le roytelet sert de sentinelle à ce grand
animal; et si l'ichneaumon, son ennemy, aproche pour le combatre, ce
petit oyseau, de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant
et
à coup de bec l'esveillant et l'advertissant de son danger: il vit
des
demeurans de ce monstre qui le reçoit familierement en sa bouche et
luy permet de becqueter dans ses machoueres et entre ses dents, et y
recueillir les morceaux de cher qui y sont demeurez; et, s'il veut
fermer la bouche, il l'advertit premierement d'en sortir, en la
serrant
peu à peu, sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille qu'on
nomme la nacre, vit aussi ainsin avec le pinnothere, qui est un petit
animal de la sorte d'un cancre, luy servant d'huissier et de portier,
assis à l'ouverture de cette coquille qu'il tient continuellement
entrebaillée et ouverte, jusques à ce qu'il y voye entrer quelque
petit poisson propre à leur prise: car lors il entre dans la nacre,
et
luy va pinsant la chair vive, et la contraint de fermer sa
coquille;
lors eux deux ensemble mangent la proye enfermée dans leur fort. En
la maniere de vivre des tuns, on y remerque une singuliere science de
trois parties de la Mathematique.
[Image 0207]
Quant à l'Astrologie, ils
l'enseignent à l'homme; car ils s'arrestent au lieu où le solstice
d'hyver les surprend, et
[p. 480]
n'en bougent jusques à l'equinoxe ensuyvant: voylà pourquoy
Aristote
mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la Geometrie
et
Arithmetique, ils font tousjours leur bande de figure cubique, carrée
en tout sens, et en dressent un corps de bataillon solide, clos et
environné tout à l'entour, à six faces toutes égales; puis nagent
en cette ordonnance carrée, autant large derriere que devant, de
façon que, qui en void et conte un rang, il peut aisément nombrer
toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est égal à
la largeur, et la largeur à la longueur. Quant à la magnanimité, il
est malaisé de luy donner un visage plus apparent que en ce faict
du
grand chien qui fut envoyé des Indes au Roy Alexandre. On luy
presenta premierement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier,
et puis un ours: il n'en fit compte et ne daigna se remuer de sa place;
mais, quand il veid un lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds,
montrant manifestement qu'il declaroit celuy-là seul digne d'entrer en
combat avecques luy.
Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'un
elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere,
en print un deuil si extreme qu'il ne voulut onques puis manger, et
se
laissa mourir.
Quant à la clemence, on recite d'un tygre, la plus inhumaine beste de
toutes, que, luy ayant esté baillé un chevreau, il souffrit deux
jours la faim avant que de le vouloir offencer, et le troisieme il
brisa
la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne
se voulant prendre au chevreau, son familier et son hoste. Et, quant
aux droicts de la familiarité et convenance qui se dresse par la
conversation, il nous advient ordinairement d'apprivoiser des chats,
des chiens et des liévres ensemble: mais ce que l'experience apprend
à ceux qui voyagent par
[Image 0207v]
mer, et notamment en la mer de Sicile, de la
condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle
espece d'animaux a jamais nature tant honoré les couches, la naissance
et l'enfantement? car les Poetes disent bien qu'une seule isle de
Delos, estant au paravant vagante, fut affermie pour le service de
l'enfantement de Latone; mais Dieu a voulu que toute la mer fut
arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye,
cependant que l'alcyon faict ses petits, qui est justement environ
le
solstice, le plus court jour de l'an; et, par son privilege, nous avons
sept jours et sept nuicts, au fin coeur de l'hyver, que nous pouvons
naviguer sans danger. Leurs femelles ne reconnoissent autre masle que
le
leur propre, l'assistent toute leur vie sans jamais l'abandonner;
s'il
vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules,
le portent par tout et le servent jusques à la mort. Mais
[p. 481]
aucune suffisance n'a encores peu attaindre à la connoissance de
cette
merveilleuse fabrique dequoy l'alcyon compose le nid pour ses petits,
ny en deviner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié
plusieurs,
pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu'elle conjoinct et
lie ensemble, les entrelassant, les unes de long, les autres de
travers,
et adjoustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin
elle en forme un vaisseau rond prest à voguer; puis, quand elle a
parachevé de le construire, elle le porte au batement du flot marin,
là où la mer, le battant tout doucement, luy enseigne à radouber
ce
qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle
void que sa structure se desment et se lache pour les coups de mer;
et,
au contraire, ce qui est bien joinct, le batement de la mer le vous
estreinct et vous le serre de sorte qu'il ne se peut ny rompre, ny
dissoudre, ou endommager à coups de pierre ny de fer, si ce n'est à
toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la proportion et
figure de la concavité du dedans: car elle est composée et
[Image 0208]
proportionnée de maniere qu'elle ne peut recevoir ny admettre autre
chose que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre chose elle est
impenetrable, close et fermée, tellement qu'il n'y peut rien entrer,
non pas l'eau de la mer seulement. Voilà une description bien claire
de ce bastiment et empruntée de bon lieu; toutesfois il me semble
qu'elle ne nous esclaircit pas encor suffisamment la difficulté de
cette
architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir de loger
au dessoubs
de nous et d'interpreter desdaigneusement les effects que nous
ne pouvons imiter ny comprendre? Pour suivre encore un peu plus loing
cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le privilege
dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition tout ce
qu'elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles et corporelles
tout
ce qui vient à elle,
de renger les choses qu'elle estime dignes de
son
accointance à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles,
et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles,
l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur,
l'aspreté, la pollisseure, la dureté, la mollesse et tous accidents
sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et
spirituelle, de maniere que Rome et Paris que j'ay en l'ame, Paris
que j'imagine, je l'imagine et le comprens sans grandeur et sans lieu,
sans pierre, sans plastre et sans bois; ce mesme privilege, dis-je,
semble estre bien evidamment aux bestes: car un cheval accoustumé aux
trompettes, aux harquebusades et aux combats, que nous voyons
tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il
estoit en la meslée, il est certain qu'il conçoit en son ame un son
de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps:
[p. 482]
Quippe videbis equos fortes, cum membra jacebunt
In somnis, sudare
tamen, spiraréque saepe,
Et quasi de palma summas contendere vires.
[Image 0208v]
Ce lievre qu'un levrier imagine en songe, apres lequel nous le
voyons
haleter en dormant, alonger la queue, secouer les jarrets et
representer parfaictement les mouvemens de sa course, c'est un lievre
sans poil et sans os,
Venantumque canes in molli saepe quiete
Jactant crura tamen subito, vocesque repente
Mittunt, et crebras
reducunt naribus auras,
Ut vestigia si teneant inventa ferarum.
Experge factique sequuntur inania saepe
Cervorum simulachra, fugae
quasi dedita cernant:
Donec discussis redeant erroribus ad se.
Les
chiens de garde que nous voyons souvent gronder en songeant, et puis
japper tout à faict et s'esveiller en sursaut, comme s'ils
appercevoient quelque estranger arriver: cet estranger que leur ame
void, c'est un homme spirituel et imperceptible, sans dimension, sans
couleur et sans estre:
consueta domi catulorum blanda propago
Degere,
saepe levem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de
terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora
tueantur.
Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me
faudroit sçavoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est
vray semblable que nous ne sçavons guiere que c'est que beauté en
nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous
donnons tant de formes diverses:
de laquelle s'il y avoit quelque prescription naturelle, nous la
recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en
fantasions
les formes à nostre poste.
[p. 483]
Turpis Romano Belgicus ore color.
Les Indes la peignent noire et basannée, aux levres grosses et
enflées, au nez plat et large.
Et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux
pour
le faire pendre jusques à la bouche; comme aussi la balievre, de gros
cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton;
et
est leur grace de montrer leurs dents jusques au dessous des racines.
Au Peru, les
[Image 0209]
plus grandes oreilles sont les plus belles, et les
estendent autant qu'ils peuvent par artifice:
et un homme d'aujourd'huy dict avoir veu en une nation orientale ce
soing de les agrandir en tel credit, et de les charger de poisans
joyaux, qu'à tous coups il passoit son bras vestu, au travers d'un
trou d'oreille.
Il est ailleurs des nations qui noircissent les dents avec grand soing,
et ont à mespris de les voir blanches; ailleurs, ils les teignent de
couleur rouge.
Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste
rase, mais assez ailleurs; et, qui plus est, en certaines contrées
glaciales, comme dict Pline.
Les Mexicanes content entre les beautez la petitesse du front, et,
où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le
nourrissent au front et peuplent par art; et ont en si grande
recommendation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouvoir
donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule.
Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse
et massive, les Espagnols vuidée et estrillée; et, entre nous,
l'un
la fait blanche, l'autre brune; l'un molle et delicate, l'autre
forte
et vigoureuse; qui y demande de la mignardise et de la douceur, qui de
la fierté et magesté.
Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la
figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale
plus tost
ou carrée, et ne peuvent avaler un dieu en forme de boule.
Mais, quoy qu'il en soit, nature ne nous a non plus privilegez en
cela
que, au demeurant, sur ses loix communes. Et, si nous nous jugeons
bien, nous trouverons que, s'il est quelques animaux moins favorizez
en
cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le sont
plus,
a multis animalibus decore vincimur, voyre des terrestres, nos
compatriotes: car quand aux marins (laissant la figure, qui ne peut
tomber en proportion, tant elle est autre), en coleur, netteté,
polissure, disposition, nous leur cedons assez; et non moins, en
toutes
qualitez, aux aerées. Et
cette prerogative que les Poetes font valoir de nostre stature droite,
regardant vers le ciel son origine,
[p. 484]
Pronaque cum spectent animalia caetera terram,
Os homini sublime
dedit, coelumque videre
Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus,
elle est vrayement poetique, car il y a plusieurs bestioles qui ont la
veue renversée tout à faict vers le ciel; et l'ancoleure des
chameaux
et des austruches, je la trouve encore plus relevée et droite que la
nostre.
Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont devant, et ne
regardent vis à vis comme nous, et ne descouvrent en leur juste
posture autant du ciel et de la terre, que l'homme? Et quelles
qualités de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne
peuvent servir à mille sortes de bestes?
Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides et les
plus
abjectes de toute la bande: car, pour l'apparence exterieure et forme
du visage, ce sont les magots:
Simia quam similis, turpissima bestia, nobis!
pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes, quand
[Image 0209v]
j'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble avoir plus de
part
à la beauté), ses tares, sa subjection naturelle et ses imperfections,
je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal de
nous
couvrir. Nous avons esté excusables de emprunter ceux que nature
avoit favorisé en cela plus que à nous, pour nous parer de leur
beauté et nous cacher soubs leur despouille, laine, plume, poil,
soye.
Remerquons, au demeurant, que nous sommes le seul animal duquel le
defaut offence nos propres compaignons, et seuls qui avons à nous
desrober, en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement
c'est
aussi un effect digne de consideration, que les maistres du mestier
ordonnent pour remede aux passions amoureuses l'entiere veue et libre
du corps qu'on recherche; que, pour refroidir l'amitié, il ne faille
que voir librement ce qu'on ayme,
Ille quod obscoenas in aperto
corpore partes
Viderat, in cursu qui fuit, haesit amor.
[p. 485]
Et, encore que cette recepte puisse à l'adventure partir d'une
humeur
un peu delicate et refroidie, si est-ce un merveilleux signe de nostre
defaillance, que l'usage et la cognoissance nous dégoute les uns des
autres.
Ce n'est pas tant pudeur qu'art et prudence, qui rend nos dames si
circonspectes à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, avant
qu'elles soient peintes et parées pour la montre publique,
Nec veneres nostras hoc fallit: quo magis ipsae
Omnia summopere hos
vitae post scenia celant,
Quos retinere volunt adstrictoque esse in
amore;
là où, en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous
n'aimons et qui ne plaise à nos sens, de façon que de leurs
[Image 0210]
excremens
mesmes et de leur descharge nous tirons non seulement de la friandise
au manger, mais nos plus riches ornements et parfums. Ce discours ne
touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir
comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautez
qu'on voit par fois reluire entre nous comme des astres soubs un voile
corporel et terrestre. Au demeurant, la part mesme que nous faisons
aux animaux des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur
est
bien avantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et
fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l'humaine capacité
ne se peut d'elle mesme respondre, ou des biens que nous nous
attribuons faucement par la licence de nostre opinion, comme la raison,
la science et l'honneur; et à eux nous laissons en partage des biens
essentiels, maniables et palpables: la paix, le repos, la securité,
l'innocence et la santé; la santé, dis-je, le plus beau et le plus
riche present que nature nous sache faire. De façon que la
Philosophie, voire la Stoique, ose bien dire que Heraclitus et
Pherecides, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la
santé et se delivrer par ce marché, l'un de l'hydropisie, l'autre
de
la maladie pediculaire qui le pressoit, qu'ils eussent bien faict.
Par
où ils donnent encore plus grand pris à la sagesse, la comparant et
contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en cette autre proposition
qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à
Ulysses deux breuvages, l'un pour faire devenir un homme de fol sage,
l'autre de sage fol, qu'Ulysses eust deu plustost accepter celuy de
la
folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en
celle d'une
[p. 486]
beste; et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cete
maniere: Quitte moy, laisse moy là, plutost que de me loger sous la
figure et corps d'un asne. Comment? cette grande et divine sapience,
les Philosophes la quittent donc pour ce voile corporel et
terrestre?
Ce n'est donc plus par la raison,
[Image 0210v]
par le discours, et par l'ame que
nous excellons sur les bestes; c'est par nostre beauté, nostre beau
teint et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous
faut mettre nostre intelligence, nostre prudence et tout le reste à
l'abandon. Or, j'accepte cette naïfve et franche confession. Certes,
ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste,
ce n'est que vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la
vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique,
ce seroyent tousjours de bestes; ny
ne seroyent pourtant comparables à un homme miserable, meschant et
insensé.
Enfin tout ce qui n'est pas comme nous sommes, n'est rien qui vaille.
Et Dieu mesme, pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme
nous dirons tantost. Par où il appert que
ce n'est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniatreté,
que nous nous preferons aux autres animaux et nous sequestrons de
leur
condition et societé. Mais, pour revenir à mon propos, nous avons
pour nostre part l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil,
la superstition, la solicitude des choses à venir, voire, apres nostre
vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appetits
desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la
desloyauté, la detraction et la curiosité. Certes, nous avons
estrangement surpaié ce beau discours dequoy nous nous glorifions,
et
cette capacité de juger et connoistre, si nous l'avons achetée au
pris de ce nombre infiny de passions ausquelles nous sommes
incessamment en prise.
S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme faict bien
Socrates,
cette notable prerogative sur les autres animaux, que, où nature leur
a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne,
elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions.
Ut vinum aegrotis, quia prodest raro, nocet saepissime, melius est
non adhibere omnino, quam, spe dubiae salutis, in apertam perniciem
incurrere: sic haud scio an melius fuerit humano generi motum istum
celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam
pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam
tam munifice et tam large dari.
[p. 487]
De quel fruit pouvons nous estimer avoir esté à Varro et Aristote
cette intelligence de tant de choses? Les a elle exemptez des
incommoditez humaines? ont-ils esté deschargez des accidents qui
pressent un crocheteur? ont-ils tiré de la Logique quelque
[Image 0211]
consolation à la goute? pour avoir sçeu comme cette humeur se loge
aux jointures, l'en ont ils moins sentie? sont ils entrez en
composition de la mort pour sçavoir qu'aucunes nations s'en
resjouissent, et du cocuage pour sçavoir les femmes estre communes en
quelque region? Au rebours, ayant tenu le premier reng en sçavoir,
l'un entre les Romains, l'autre entre les Grecs, et en la saison
où
la
science fleurissoit le plus, nous n'avons pas pourtant apris qu'ils
ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie; voire le Grec a
assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la siene.
A l'on trouvé que la volupté et la santé soient plus savoureuses à
celuy qui sçait l'Astrologie et la Grammaire?
Illiterati num minus
nervi rigent?
et la honte et pauvreté moins importunes?
Scilicet et
morbis et debilitate carebis,
Et luctum et curam effugies, et
tempora
vitae
Longa tibi post haec fato meliore dabuntur.
J'ay veu en mon
temps cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que
des recteurs de l'université, et lesquels j'aimerois mieux ressembler.
La doctrine, ce m'est advis, tient reng entre les choses necessaires
à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité
ou, pour le plus, comme la beauté, la richesse
et telles autres qualitez qui y servent voyrement, mais de loin, et un
peu plus par fantasie que par nature.
Il ne nous faut guiere non plus d'offices, de regles et de loix de
vivre, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et aux fourmis
en
la leur. Et ce neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent
tres-ordonéement sans erudition. Si l'homme estoit sage, il
prenderoit le vray pris de chasque chose selon qu'elle seroit la plus
utile et propre à sa vie.
[p. 488]
Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s'en trouvera
plus
grand nombre d'excellens entre les ignorans qu'entre les sçavans:
je
dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien
porté de plus grande valeur, et pour la paix et pour la guerre, que
cette Rome sçavante qui se ruyna soy-mesme. Quand le demeurant
seroit tout pareil, au moins la preud'homie et l'innocence
demeureroient du
costé de l'ancienne, car elle loge singulierement bien avec
[Image 0211v]
la
simplicité. Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loin
que
je ne voudrois suivre. J'en diray seulement encore cela, que c'est la
seule humilité et submission qui peut effectuer un homme de bien. Il
ne faut pas laisser au jugement de chacun la cognoissance de son devoir;
il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours:
autrement, selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et
opinions,
nous nous forgerions en fin des devoirs qui nous mettroient à nous
manger les uns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy que
Dieu donna jamais à l'homme, ce fust une loy de pure obeïssance; ce
fust un commandement nud et simple où l'homme n'eut rien à connoistre
et à causer;
d'autant que l'obeyr est le principal office d'une ame raisonnable,
recognoissant un celeste superieur et bienfacteur. De l'obeir et
ceder
naist toute autre vertu, comme du cuider tout péché.
Et, au rebours, la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de
la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous par les
promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance:
Eritis sicut
dii, scientes bonum et malum.
Et les Sereines, pour piper Ulisse, en Homere, et l'attirer en
leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science.
La peste de l'homme, c'est l'opinion de sçavoir. Voylà pourquoy
l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion comme piece
propre à la creance et à l'obeïssance.
Cavete ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones
secundum elementa mundi.
En cecy y a il une generalle convenance entre tous les philosophes de
toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de
l'ame et du corps.
Mais où la trouvons-nous?
Ad summum sapiens uno minor est Jove: dives,
Liber, honoratus,
pulcher, rex denique regum;
Praecipue sanus, nisi cum pituita molesta
est.
[p. 489]
Il semble, à la verité, que nature, pour la consolation de nostre
estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la
presumption. C'est ce que dit Epictete: que l'homme n'a rien
proprement sien que l'usage de ses opinions. Nous n'avons que du
vent
et de la fumée en partage.
Les dieux ont la santé en essence, dict la philosophie, et la maladie
en
[Image 0212]
intelligence; l'homme, au rebours, possede ses biens par fantasie,
les maux en essence.
Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination,
car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez braver ce pauvre et
calamiteux animal: Il n'est rien, dict Cicero, si doux que
l'occupation des lettres, de ces lettres, dis-je, par le moyen
desquelles
l'infinité des choses, l'immense grandeur de nature, les cieux en ce
monde mesme, et les terres et les mers nous sont descouvertes; ce sont
elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de
courage, et qui ont arraché nostre ame des tenebres pour luy faire
voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres et moyennes; ce
sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement vivre, et
nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offence.
Cettuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-vivant
et tout-puissant? Et, quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu
au village une vie plus equable, plus douce et plus constante que ne
fust la sienne.
Deus ille fuit, Deus, inclute Memmi,
Qui princeps
vitae rationem invenit eam, quae
Nunc appellatur sapientia, quique per
artem
Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris
In tam tranquillo
et tam clara luce locavit.
Voylà des paroles tres-magnifiques et
belles; mais un bien legier accidant mist l'entendement de cettuy-cy en
pire estat que celuy du moindre bergier, nonobstant ce Dieu
praecepteur et cette divine sapience. De mesme impudence est
cette promesse du livre de Democritus: Je m'en vay parler de toutes
choses; et ce sot tiltre qu'Aristote nous preste: de Dieux
mortels;
et
ce jugement de Chrisippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu.
Et mon Seneca recognoit, dit-il, que Dieu luy a donné le vivre,
mais qu'il a de soy le bien vivre;
conformement à cet autre: In virtute vere gloriamur; quod non
contingeret, si id donum a deo, non a nobis haberemus. Ceci est
aussi
de Seneque: que le sage a la fortitude
[p. 490]
pareille à Dieu, mais en l'humaine foiblesse; par où il le surmonte.
Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille
temerité. Il n'y a aucun de nous
[Image 0212v]
qui s'offence tant de se voir
apparier à Dieu, comme il faict de se voir deprimer au reng des
autres animaux: tant nous sommes plus jaloux de nostre interest que de
celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette sote
vanité, et secouer vivement et hardiment les fondemens ridicules sur
quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera avoir
quelque moyen et quelque force de soy, jamais l'homme ne recognoistra
ce qu'il doit à son maistre; il fera tousjours de ses oeufs poules,
comme on dit: il le faut mettre en chemise. Voyons quelque notable
exemple de l'effet de sa philosophie: Possidonius, estant pressé
d'une si douloreuse maladie qu'elle luy faisoit tordre les bras et
grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur, pour
s'escrier contre elle: Tu as beau faire, si ne diray-je pas que tu
sois
mal. Il sent les mesmes passions que mon laquays, mais il se brave
sur
ce qu'il contient au-moins sa langue sous les loix de sa secte.
Re succumbere non oportebat verbis gloriantem. Archesilas estoit
malade de la goutte; Carneades, l'estant venu visiter et s'en
retournant tout fasché, il le rappella et, luy montrant ses pieds et
sa poitrine: Il n'est rien venu de là icy, luy dict-il. Cestuy cy a
un peu meilleure grace, car il sent avoir du mal et voudroit en estre
depestré; mais de ce mal pourtant son coeur n'en est pas abbattu et
affoibli.
L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains je, verbale
qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes, affligé d'une cuison
vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques.
Mais quand la science feroit par effect ce qu'ils disent, d'émousser
et rabatre l'aigreur des infortunes qui nous suyvent, que fait elle
que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance, et plus
evidemment?
Le philosophe Pyrrho, courant en mer le hazart d'une grande tourmente,
ne presentoit à ceux qui estoyent avec luy à imiter que la securité
d'un porceau qui voyageoit avecques eux, regardant cette tempeste sans
effroy. La philosophie, au bout de ses preceptes, nous renvoye aux
exemples d'un athlete et d'un muletier, ausquels on void ordinairement
beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleur et d'autres
inconveniens, et plus de fermeté que la science n'en fournit onques
à
aucun qui n'y fust nay et preparé de soy mesmes par habitude naturelle.
Qui faict qu'on
[p. 491]
[Image 0213]
incise et taille les tendres membres d'un enfant plus aisément que
les
nostres, si ce n'est l'ignorance?
Et ceux d'un cheval?
Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous
en voyons ordinairement se faire seigner, purger et medeciner pour
guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leurs discours. Lors que les
vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens. Cette
couleur et ce teint vous presagent quelque defluxion catarreuse;
cette
saison chaude vous menasse d'une émotion fievreuse; cette coupeure
de
la ligne vitale de vostre main gauche vous advertit de quelque notable
et voisine indisposition. Et en fin elle s'en adresse tout
detroussément à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de
jeunesse ne peut arrester en une assiete; il luy faut desrober du sang
et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes.
Comparés la vie d'un homme asservy à telles imaginations à celle
d'un laboureur se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant
les
choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique,
qui n'a du mal que lors qu'il l'a; où l'autre a souvent la pierre
en
l'ame avant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit point assez
à
temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par
fantasie, et luy court au devant. Ce que je dy de la medecine, se
peut
tirer par exemple generalement à toute science. De là est venue
cette
ancienne opinion des philosophes qui logeoient le souverain bien à la
recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me
preste autant d'occasion d'esperance que de crainte, et, n'ayant autre
regle de ma santé que celle des exemples d'autruy et des evenemens que
je vois ailleurs en pareille occasion, j'en trouve de toutes sortes et
m'arreste aux comparaisons qui me sont plus favorables. Je reçois la
santé les bras ouverts, libre, plaine et entiere, et esguise mon
appetit à la jouir, d'autant plus qu'elle m'est à present moins
ordinaire et plus rare: tant
[Image 0213v]
s'en faut que je trouble son repos et sa
douceur par l'amertume d'une nouvelle et contrainte forme de vivre.
Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit
nous apporte de maladies.
Ce qu'on nous dict de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de
vieillesse, et qu'on attribue à la serenité et tranquillité de leur
air, je l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur
ame, deschargée de toute passion et pensée et occupation tendue ou
desplaisante, comme gents qui passoyent leur vie en une admirable
simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans roy, sans
relligion quelconque.
Et d'où vient, ce qu'on voit par experience, que les plus grossiers
et plus lours sont plus fermes et plus desirables aux executions
amoureuses,
[p. 492]
et que l'amour d'un muletier se rend souvent plus acceptable que celle
d'un galant homme, sinon que en cetuy cy l'agitation de l'ame trouble
sa force corporelle, la rompt et lasse? Comme elle lasse aussi et
trouble ordinairement soy mesmes. Qui la desment, qui la jette plus
coustumierement à la manie que sa promptitude, sa pointe, son
agilité,
et en fin sa force propre?
Dequoy se faict la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse?
Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez; des santez
vigoreuses, les mortelles maladies: ainsi des rares et vifves
agitations de nos ames, les plus excellentes manies et plus detraquées;
il n'y a qu'un demy tour de cheville à passer de l'un à l'autre.
Aux actions des hommes insansez, nous voyons combien proprement
s'avient la folie avecq les plus vigoureuses operations de nostre ame.
Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie
avecq les gaillardes elevations d'un esprit libre et les effects d'une
vertu supreme et extraordinaire? Platon dict les melancholiques plus
disciplinables et excellans: aussi n'en est-il point qui ayent tant de
propencion à la folie. Infinis esprits se treuvent ruinez par leur
propre force et soupplesse. Quel saut vient de prendre, de sa propre
agitation et allegresse, l'un des plus judicieux, ingenieux et plus
formés à l'air de cette antique et pure poisie, qu'autre poete
Italien aye de long temps esté? N'a il pas dequoy sçavoir gré à
cette sienne vivacité meurtrière? à cette clarté qui l'a
aveuglé?
à cette exacte et tendue apprehension de la raison qui l'a mis sans
raison? à la
[Image 0214]
curieuse et laborieuse queste des sciences qui l'a
conduit à la bestise? à cette rare aptitude aux exercices de l'ame,
qui l'a rendu sans exercice et sans ame? J'eus plus de despit encore
que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat,
survivant
à soy-mesmes, mesconnoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans
son sçeu, et toutesfois à sa veue, on a mis en lumiere incorrigez
et
informes. Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé et en
ferme
et seure posteure? affublez le de tenebres, d'oisiveté et de
pesanteur.
Il nous faut abestir pour nous assagir, et nous esblouir pour nous
guider.
Et, si on me dit que la commodité d'avoir le goust froid et mousse
aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité de nous
rendre aussi, par consequent, moins aiguz et frians à la jouissance
des biens et des plaisirs, cela est vray; mais la misere de nostre
condition porte que nous n'avons pas tant à jouir qu'à fuir, et que
l'extreme volupté ne nous touche pas comme une legiere douleur.
Segnius homines bona quam
[p. 493]
mala sentiunt.
Nous ne sentons point l'entiere santé comme la moindre des maladies,
pungit
In cute vix summa violatum plagula corpus,
Quando valere nihil
quemquam movet. Hoc juvat unum,
Quod me non torquet latus aut pes:
caetera quisquam
Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem.
Nostre bien estre, ce n'est que la privation d'estre mal. Voylà
pourquoy la secte de philosophie qui a le plus faict valoir la
volupté,
encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'avoir point de
mal,
c'est le plus avoir de bien que l'homme puisse esperer;
comme disoit Ennius: Nimium boni est, cui nihil est mali.
Car ce mesme chatouillement et esguisement qui se rencontre en
certains plaisirs et semble nous enlever au dessus de la santé simple
et de l'indolence, cette volupté active, mouvante, et, je ne sçay
comment, cuisante et mordante, celle là mesme ne vise qu'à
l'indolence
comme à son but. L'appetit qui nous ravit
[Image 0214v]
à l'accointance des
femmes,
il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent
et furieux, et ne demande qu'à l'assouvir et se loger en repos et en
l'exemption de cette fievre. Ainsi des autres. Je dy donc que, si
la
simplesse nous achemine à point n'avoir de mal, elle nous achemine
à
un tres-heureux estat selon nostre condition.
Si ne la faut il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout
sans
goust. Car Crantor avoit bien raison de combattre l'indolence
d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la
naissance des maux en fut à dire. Je ne loue point cette indolence
qui n'est ny possible ny desirable. Je suis content de n'estre pas
malade; mais, si je le suis, je veux sçavoir que je le suis; et, si
on
me cauterise ou incise, je le veux sentir. De vray, qui
desracineroit
la
cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance
de
la volupté, et en fin aneantiroit l'homme:
Istud nihil dolere, non
sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore.
Le mal est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est
tousjours à fuïr, ny la volupté tousjours à suivre.
[p. 494]
C'est un tres-grand avantage pour l'honneur de l'ignorance que la
science mesme nous rejette entre ses bras, quand elle se trouve
empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux; elle est
contrainte de venir à cette composition, de nous lacher la bride et
donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre soubs sa
faveur à l'abri des coups et injures de la fortune. Car que veut elle
dire autre chose, quand elle nous presche de
retirer nostre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir
des
voluptez perdues, et de
nous servir, pour consolation des maux presens, de la souvenance des
biens passez, et d'apeller à nostre secours un contentement esvanouy
pour l'opposer à ce qui nous presse:
levationes aegritudinum in avocatione a cogitanda molestia et
revocatione ad contemplandas voluptates ponit?
si ce n'est que, où la force luy manque, elle veut user de ruse, et
donner un tour de souplesse et de jambe, où la vigueur du corps et des
bras vient à luy faillir. Car, non seulement à un philosophe, mais
simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l'alteration
cuisante d'une fievre chaude, quelle monnoye est-ce de le payer de la
souvenance de la douceur du vin Grec?
Ce seroit plutost lui empirer son marché,
Che ricordarsi il ben
doppia la noia.
De mesme condition est cet autre conseil que la philosophie donne, de
maintenir en la memoire seulement le bon-heur passé, et d'en effacer
les desplaisirs que nous avons soufferts, comme si nous avions en
nostre pouvoir la science de l'oubly.
Et conseil duquel nous valons moins, encore un coup. Suavis est
laborum praeteritorum memoria.
Comment la philosophie, qui me doit mettre les armes à la main pour
combatre la fortune, qui me doit roidir le courage pour fouler aux
pieds toutes les adversitez humaines, vient elle à cette mollesse de
me faire conniller
[Image 0215]
par ces destours couards et ridicules? Car la
memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui
luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si vivement
quelque chose
en nostre souvenance que le desir de l'oublier: c'est une bonne
maniere
de donner en garde et d'empreindre en nostre ame quelque chose que de
la solliciter de la perdre.
Et cela est faux: Est situm in nobis, ut et adversa quasi
perpetua
oblivione
[p. 495]
obruamus, et secunda jucunde et suaviter meminerimus. Et cecy est
vray: Memini etiam quae nolo, oblivisci non possum quae volo.
Et de qui est ce conseil? de celuy
qui se unus sapientem profiteri sit ausus,
Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes
Praestrinxit stellas,
exortus uti aetherius sol.
De vuyder et desmunir la memoire, est-ce
pas le vray et propre chemin à l'ignorance?
Iners malorum remedium ignorantia est.
Nous voyons plusieurs pareils preceptes par lesquels on nous permet
d'emprunter du vulgaire des apparences frivoles où la raison vive et
forte ne peut assez, pourveu qu'elles nous servent de contentement et
de
consolation. Où ils ne peuvent guerir la playe, ils sont contents de
l'endormir et pallier. Je croy qu'ils ne me nieront pas cecy que,
s'ils pouvoient adjouster de l'ordre et de la constance en un estat de
vie qui se maintint en plaisir et en tranquillité par quelque
foiblesse et maladie de jugement, qu'ils ne l'acceptassent:
potare et
spargere flores
Incipiam, patiarque vel inconsultus haberi.
Il se
trouveroit plusieurs philosophes de l'advis de Lycas: cettuy-cy ayant
au demeurant ses meurs bien reglées, vivant doucement et paisiblement
en sa famille, ne manquant à nul office de son devoir envers les siens
et estrangiers, se conservant tres-bien des choses nuisibles, s'estoit,
par quelque alteration de sens, imprimé en la fantasie une resverie:
c'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des
passetemps, des spectacles et des plus belles comedies du monde. Guery
qu'il fust par les medecins de cette humeur peccante, à peine qu'il ne
les mit en proces pour le restablir en la douceur de ces imaginations,
[Image 0215v]
pol'me occidistis, amici,
Non servastis, ait, cui sic extorta
voluptas,
Et demptus per vim mentis gratissimus error;
d'une pareille
resverie à celle de Thrasilaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit
à croire que tous les navires qui relaschoient du port de Pyrée et y
[p. 496]
abordoient, ne travailloient que pour son service: se resjouyssant de
la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avec joye. Son
frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il
regrettoit
cette sorte de condition en laquelle il avoit vescu plein de liesse et
deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec,
qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si advisé,
En taoi phronein gar maeden haedistos bios,
et l'Ecclesiaste:
En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir; et, qui
acquiert science, s'aquiert du travail et tourment. Cela mesme à quoy
en general la philosophie consent, cette derniere recepte qu'elle
ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie
que nous ne pouvons supporter:
Placet? pare. Non placet? quacunque vis, exi; Pungit dolor?
Vel
fodiat sane. Si nudus es, da jugulum; sin tectus armis Vulcaniis,
id
est fortitudine, resiste; et ce mot des Grecs convives qu'ils y
appliquent: Aut bibat, aut abeat, (qui sonne plus sortablement en
la
langue d'un Gascon qui change volontiers en V le B, qu'en celle de
Cicero);
Vivere si rectè nescis, decede peritis;
Lusisti satis, edisti satis
atque bibisti;
Tempus abire tibi est, ne potum largius aequo
Rideat
et pulset lasciva decentius aetas;
qu'est-ce autre chose qu'une
confession de son impuissance et un renvoy non seulement à l'ignorance,
pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir et
au non estre?
Democritum postquam matura vetustas
Admonuit memorem
motus
languescere mentis,
Sponte sua leto caput obvius obtulit ipse.
[p. 497]
C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire provision ou de
sens pour entendre, ou de licol pour se pendre; et ce que Chrysippus
alleguoit sur ce propos du poete Tyrtaeus,
[Image 0216]
De la vertu, ou de mort
approcher.
Et Crates disoit que l'Amour se guerissoit par la faim, si non par
le temps; et, à qui ces deux moïens ne plairroient, par la hart.
Celuy Sextius duquel Senecque et Plutarque parlent avec si grande
recommandation, s'estant jetté, toutes choses laissées, à l'estude
de
la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez
de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort au
deffaut de la science. Voicy les mots de la loy sur ce subject: Si
d'aventure il survient quelque grand inconvenient qui ne se puisse
remedier, le port est prochain; et se peut on sauver à nage hors du
corps comme hors d'un esquif qui faict eau: car c'est la crainte de
mourir, non pas le desir de vivre, qui tient le fol attaché au corps.
Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en
rend
aussi plus innocente et meilleure, comme je commençois tantost à dire.
Les simples, dit Saint Paul, et les ignorans s'eslevent et
saisissent
du ciel; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux
abismes
infernaux. Je ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la
science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains,
qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique; ny à
Mahumet, qui,
comme j'ay entendu,
interdict la science à ses hommes; mais l'exemple de ce grand
Lycurgus, et son authorité doit certes avoir grand pois; et la
reverence de cette divine police Lacedemonienne, si grande, si
admirable et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans
aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reviennent de ce
monde nouveau, qui a esté descouvert du temps de nos peres par les
Espaignols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans
magistrat et sans loy, vivent plus legitimement et plus regléement que
les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix qu'il n'y a
d'autres hommes et qu'il n'y a d'actions,
Di cittatorie piene e di
libelli,
D'esamine e di carte, di procure,
Hanno le mani e il
seno,
e gran fastelli
Di chiose, di consigli e di letture:
[Image 0216v]
Per cui le
faculta de poverelli
[p. 498]
Non sono mai ne le citta sicure;
Hanno dietro e dinanzi, e
d'ambi
ilati,
Notai (procuratori e advocati.)
C'estoit ce que disoit un
senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs avoient
l'aleine
puante à l'ail, et l'estomac musqué de bonne conscience; et qu'au
rebours ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans
au dedans toute sorte de vices; c'est à dire, comme je pense, qu'ils
avoient beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand faute de
preud'hommie. L'incivilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse
s'accompaignent volontiers de l'innocence; la curiosité, la subtilité,
le sçavoir trainent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte,
l'obeissance, la debonnaireté (qui sont les pieces principales pour la
conservation de la societé humaine) demandent une ame vuide, docile et
presumant peu de soy. Les Chrestiens ont une particuliere
cognoissance combien la curiosité est un mal naturel et originel en
l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la
premiere ruine du genre humain; c'est la voye par où il s'est
precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa
corruption: c'est l'orgueil qui jette l'homme à quartier des voyes
communes, qui luy fait embrasser les nouvelletez, et aimer mieux estre
chef d'une trouppe errante et desvoyée au sentier de perdition, aymer
mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre
disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et conduire par la
main d'autruy, à la voye batue et droicturiere. C'est, à l'avanture,
ce que dict ce mot Grec ancien que la superstition suit l'orgueil et
lui obeit comme à son pere:
e deisidaimonia chataper patri to tupho peitetai.
O cuider! combien tu nous empesches'Apres que Socrates fut
adverti
que le Dieu de sagesse luy avoit attribué le surnom de sage, il en
fut estonné; et, se recherchant et secouant par tout, n'y trouvoit
aucun fondement à cette divine sentence. Il en sçavoit de justes,
temperans, vaillans, sçavans comme luy, et plus eloquents, et plus
beaux, et plus utiles au païs. Enfin il se resolut qu'il n'estoit
distingué des autres et n'estoit sage que par ce qu'il ne s'en
tenoit
pas; et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme l'opinion
de science et de sagesse; et que sa meilleure doctrine estoit la
doctrine de l'ignorance, et sa meilleure sagesse, la simplicité.
[p. 499]
La saincte parole declare miserables ceux d'entre nous qui s'estiment:
Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu'as tu à te glorifier? Et
ailleurs:
Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre; de
[Image 0217]
laquelle qui jugera,
quand, par l'esloignement de la lumière, elle sera esvanouye? Ce
n'est rien à la verité que de nous. Il s'en faut tant que nos
forces
conçoivent la hauteur divine, que, des ouvrages de nostre createur,
ceux-là portent mieux sa marque et sont mieux siens, que nous
entendons le moins. C'est aux Chrestiens une occasion de croire, que
de rencontrer une chose incroiable. Elle est d'autant plus selon
raison, qu'elle est contre l'humaine raison.
Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle; et, si elle
estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere.
Melius scitur deus nesciendo, dict Saint Augustin; et Tacitus:
Sanctius est ac reverentius de actis deorum credere quam scire.
Et
Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement
s'enquerir et de Dieu et du monde, et des causes premieres des choses.
Atque illum quidem parentem hujus universitatis invenire difficile;
et, quum jam inveneris, indicare in vulgus, nefas, dict Cicero.
Nous disons bien, puissance, verité, justice: ce sont paroles qui
signifient quelque chose de grand; mais cette chose là, nous ne la
voyons aucunement, ny ne la concevons.
Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme,
Immortalia mortali sermone notantes;
ce sont toutes agitations et
émotions qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme; ny nous,
l'imaginer selon la sienne.
C'est à Dieu seul de se cognoistre et d'interpreter ses ouvrages.
Et le faict en nostre langue, improprement, pour s'avaller et
descendre à nous, qui sommes à terre, couchez. La prudence, comment
luy peut elle convenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal,
veu
que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence,
desquelles
nous nous servons pour, par les choses obscures, arriver aux
apparentes,
veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La justice, qui distribue à
chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et
communauté des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance,
comment? qui est la moderation des voluptés corporelles, qui n'ont
nulle place en la divinité. La fortitude à porter la douleur, le
labeur, les dangers, luy appartiennent
[p. 500]
aussi peu, ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy
Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice.
Neque
gratia neque ira teneri potest, quod quae talia essent, imbecilla
essent omnia.
La participation que nous avons à la connoissance de la verité,
quelle qu'elle soit, ce n'est pas par nos propres forces que nous
l'avons acquise. Dieu nous a assez apris cela par les tesmoins qu'il
a
choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses
admirables secrets: nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est un
pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou
par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c'est par
authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre
jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus
que
nostre cler-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance plus
que de nostre science que nous sommes sçavans de ce divin sçavoir.
Ce n'est pas merveille si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent
concevoir cette connoissance supernaturelle
[Image 0217v]
et celeste: apportons y
seulement du nostre l'obeissance et la subjection: car, comme il est
escrit: Je destruiray la sapience des sages, et abbatray la
prudence
des prudens. Où est le sage? où est l'ecrivain? où est le
disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce
monde? Car, puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il
luy a pleu, par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si
me faut-il voir en fin s'il est en la puissance de l'homme de trouver
ce qu'il cherche, et si cette queste qu'il y a employé depuis tant de
siecles, l'a enrichy de quelque nouvelle force et de quelque verité
solide. Je croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que
tout l'acquest qu'il a retiré d'une si longue poursuite, c'est
d'avoir
appris à reconnoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit
naturellement en nous, nous l'avons, par longue estude, confirmée et
averée. Il est advenu aux gens véritablement sçavans ce qui advient
aux espics de bled: ils vont s'eslevant et se haussant, la teste droite
et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais, quand ils sont pleins et
grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et à
baisser les cornes. Pareillement, les hommes ayant tout essayé et
tout sondé, n'ayant trouvé en cet amas de science et provision de
tant de choses diverses rien de massif et ferme, et rien que vanité,
ils ont renoncé à leur presomption et reconneu leur condition
naturelle.
C'est ce que Velleius reproche à Cotta et à Cicero, qu'ils ont
appris de Philo n'avoir rien appris.
[p. 501]
Pherecydes, l'un des sept sages, escrivant à Thales, comme il
expiroit: J'ay, dict-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront
enterré, de t'apporter mes escrits: s'ils contentent et toy et les
autres sages, publie les; sinon, supprime les; ils ne contiennent
nulle
certitude qui me satisface à moymesmes. Aussi ne fay-je pas
profession de sçavoir la verité, et d'y atteindre. J'ouvre les
choses plus que je ne les descouvre.
Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il
sçavoit, respondit qu'il sçavoit cela, qu'il ne sçavoit rien. Il
verifioit ce qu'on dit, que la plus grande part de ce que nous sçavons,
est la moindre de celles que nous ignorons; c'est à dire que ce mesme
que nous pensons sçavoir, c'est une piece, et bien petite, de nostre
ignorance.
Nous sçavons les choses en songe, dict Platon, et les ignorons en
verité. Omnes pene veteres nihil cognosci, nihil percipi,
nihil sciri
posse dixerunt; angustos sensus, imbecillos animos, brevia curricula
vitae.
Cicero mesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius
dict
que sur sa vieillesse il commença à desestimer les
[Image 0218]
lettres.
Et pandant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun
parti,
suivant ce qui luy sembloit probable, tantost en l'une secte, tantost
en l'autre: se tenant tousjours sous la dubitation de l'Academie.
Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem, quaeram omnia, dubitans
plerumque et mihi diffidens.
J'auroy trop beau jeu si je vouloy considerer l'homme en sa commune
façon et en gros, et le pourroy faire pourtant par sa regle propre,
qui juge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre.
Laissons là le peuple,
Qui vigilans stertit,
Mortua cui vita est
prope jam vivo atque videnti,
qui ne se sent point, qui ne se juge
point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisives. Je
veux prendre l'homme en sa plus haute assiete. Considerons le en ce
petit nombre d'hommes excellens et triez qui, ayant esté douez d'une
belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et
esguisée
par soin, par estude et par art, et l'ont montée
[p. 502]
au plus haut point de sagesse où elle puisse atteindre. Ils ont
manié leur ame à tout sens et à tout biais, l'ont appuyée et
estançonnée de tout le secours estranger qui luy a esté propre, et
enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter, pour sa
commodité, du dedans et dehors du monde; c'est en eux que loge la
hauteur
extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de
loix; ils l'ont instruict par arts et sciences, et instruict encore
par
l'exemple de leurs meurs admirables. Je ne mettray en compte que ces
gens-là, leur tesmoignage et leur experience. Voyons jusques où
ils
sont allez et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les defauts
que nous trouverons en ce college là, le monde les pourra hardiment
bien avouer pour siens. Quiconque cherche quelque chose, il en
vient
à ce point: ou qu'il dict qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne se peut
trouver, ou qu'il en est encore en queste. Toute la philosophie est
départie en ces trois genres. Son dessein est de rechercher la
verité, la science et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens,
Stoiciens et autres, ont pensé l'avoir trouvée. Ceux-cy ont
estably
les sciences que nous avons, et les ont traittées comme notices
certaines. Clitomachus, Carneades
[Image 0218v]
et les Academiciens ont desesperé
de leur queste, et jugé que la verité ne se pouvoit concevoir par nos
moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance;
ce
party a eu la plus grande suyte et les sectateurs les plus nobles.
Pyrrho et autres Skeptiques ou Epechistes--
desquels les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez de Homere, des
sept sages, d'Archilochus, d'Eurypides, et y attachent Zeno,
Democritus, Xenophanes--
disent qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy jugent
que
ceux qui pensent l'avoir trouvée, se trompent infiniement; et qu'il y
a encore de la vanité trop hardie en ce second degré qui asseure que
les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela,
d'establir la mesure de nostre puissance, de connoistre et juger la
difficulté des choses, c'est une grande et extreme science, de
laquelle ils doubtent que l'homme soit capable.
Nil sciri quisquis
putat, id quoque nescit
An sciri possit quo se nil scire fatetur.
L'ignorance qui se sçait, qui se juge et qui se condamne,
ce n'est pas
une entiere ignorance: pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore
soy-mesme.
De façon que la profession des Pyrrhoniens est de branler, douter
et
enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois
actions
[p. 503]
de l'ame, l'imaginative, l'appetitive et la consentante, ils en
reçoivent les deux premieres; la dernière, ils la soustiennent et
la
maintiennent ambigue, sans inclination ny approbation d'une part ou
d'autre, tant soit-elle legere.
Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des
facultez de l'ame: la main espandue et ouverte, c'estoit apparence; la
main à demy serrée et les doigts un peu croches, consentement; le
poing fermé, comprehantion; quand, de la main gauche, il venoit encore
à clorre ce poing plus estroit, science.
Or cette assiette de leur jugement, droicte et inflexible, recevant
tous objects sans application et consentement, les achemine à leur
Ataraxie, qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des
agitations que nous recevons par l'impression de l'opinion et science
que nous pensons avoir des choses. D'où naissent la crainte,
l'avarice, l'envie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la
superstition, l'amour de nouvelleté, la rebellion, le desobeissance,
l'opiniatreté et la pluspart des maux corporels. Voire ils
s'exemptent
[Image 0219]
par là de la jalousie de leur discipline. Car ils debattent d'une
bien molle façon. Ils ne craignent point la revenche à leur dispute.
Quand ils disent que le poisant va contre bas, ils seroient bien
marris qu'on les en creut; et cerchent qu'on les contredie, pour
engendrer la dubitation et surceance de jugement, qui est leur fin.
Ils ne mettent en avant leurs propositions que pour combatre celles
qu'ils pensent que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la
leur,
ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur
est
un; ils n'y ont aucun chois. Si vous establissez que la nege soit
noire,
ils argumentent au rebours qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle
n'est ny l'un ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous
les deux. Si, par certain jugement, vous tenez que vous n'en sçavez
rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez. Oui, et si, par un
axiome affirmatif, vous asseurez que vous en doutez, ils vous iront
debattant que vous n'en doutez pas, ou que vous ne pouvez juger et
establir que vous en doutez. Et, par cette extremité de doubte qui
se
secoue soy-mesme, ils se separent et se divisent de plusieurs opinions,
de celles mesmes qui ont maintenu en plusieurs façons le doubte et
l'ignorance.
Pourquoy ne leur sera il permis, disent ils, comme il est entre les
dogmatistes à l'un dire vert, à l'autre jaune, à eux aussi de
doubter? est il chose qu'on vous puisse proposer pour l'advouer ou
refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue?
Et, où les autres sont
[p. 504]
portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des
parens, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans
chois, voire le plus souvant avant l'aage de discretion, à telle ou
telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle
ils se treuvent hippothequez, asserviz et collez comme à une prise
qu'ils ne peuvent desmordre:
--ad quamcunque disciplinam velut tempestate delati, ad eam tanquam ad
saxum adhaerescunt--
pourquoy à ceux cy ne sera il pareillement concedé de maintenir leur
liberté,
[Image 0219v]
et considerer les choses sans obligation et servitude?
Hoc liberiores et solutiores quod integra illis est judicandi
potestas. N'est ce pas quelque advantage de se trouver desengagé de
la necessite qui bride les autres?
Vaut il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant
d'erreurs que l'humaine fantaisie a produictes? Vaut-il pas mieux
suspendre sa persuasion que de se mesler à ces divisions seditieuses
et quereleuses?
Qu'iray-je choisir? Ce qu'il vous plaira, pourveu que vous
choisissez'
Voilà une sotte responce, à laquelle pourtant il semble que tout le
dogmatisme arrive, par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que
nous ignorons.
Prenez le plus fameux party, il ne sera jamais si seur qu'il ne vous
faille, pour le deffendre, attaquer et combatre cent et cent
contraires
partis. Vaut il pas mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous
est
permis d'espouser, comme vostre honneur et vostre vie, la creance
d'Aristote sur l'Eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon
là dessus; et à eux il sera interdit d'en douter?
S'il est loisible à Panaetius de soustenir son jugement autour des
aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les
Stoiciens ne doubtent aucunement, pourquoy un sage n'osera il en
toutes choses ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses
maistres, establies du commun consentement de l'eschole de laquelle il
est sectateur et professeur?
Si c'est un enfant qui juge, il ne sçait que c'est; si c'est un
sçavant, il est praeoccupé. Ils se sont reservez un merveilleux
advantage au combat, s'estant deschargez du soing de se couvrir. Il ne
leur importe qu'on les frape, pourveu qu'ils frappent; et font leurs
besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si
vous,
la leur. S'ils faillent, ils verifient l'ignorance;
si vous faillez, vous la verifiez.
S'ils preuvent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le
sçavent pas prouver, il est bon de mesmes.
Ut, quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inveniuntur,
facilius ab utraque parte assertio sustineatur.
[p. 505]
Et font estat de trouver bien plus facilement pour quoy une chose soit
fauce, que non pas qu'elle soit vraïe; et ce qui n'est pas, que ce qui
est; et ce qu'ils ne croient pas, que ce qu'ils croïent.
Leurs façons de parler sont: Je n'establis rien; il n'est non plus
ainsi qu'ainsin, ou que ny l'un ny l'autre; je ne le comprens point;
les apparences sont égales par tout; la loy de parler et pour et
contre, est pareille.
Rien ne semble vray, qui ne puisse sembler faux.
Leur mot sacramental, c'est
epecho,
c'est à dire je soutiens, je ne
bouge.
Voylà leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect,
c'est une pure, entiere et tres-parfaicte surceance et suspension de
jugement. Ils se servent de leur raison pour enquerir et pour debatre,
mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une
perpetuelle confession d'ignorance, un jugement sans pente et sans
inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le
Pyrronisme. J'exprime cette fantasie autant que je puis, par ce que
plusieurs la trouvent
[Image 0220]
difficile à concevoir; et les autheurs mesmes
la
representent un peu obscurement et diversement. Quant aux actions de
la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et
accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte
des passions, aux constitutions des loix et des coustumes et à la
tradition des arts.
Non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit.
Ils laissent guider à ces choses là leurs actions communes, sans
aucune opination ou jugement. Qui fait que je ne puis pas bien
assortir à ce discours ce que on dict de Pyrrho. Ils le peignent
stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable,
attendant le hurt des charretes, se presentant aux precipices, refusant
de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a
pas voulu se faire pierre ou souche; il a voulu se faire homme vivant,
discourant et raisonnant, jouïssant de tous plaisirs et commoditez
naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles
et spirituelles
en regle et droicture.
Les privileges fantastiques, imaginaires et faux, que l'homme s'est
usurpé, de regenter, d'ordonner, d'establir la vérité, il les a, de
bonne foy, renoncez et quittez.
Si n'est-il point de secte qui ne soit contrainte de permettre à
son
sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceues, ny
consenties, s'il veut
vivre. Et, quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il
[p. 506]
luy sera utile, et se plie à ce que le vaisseau est bon, le pilote
experimenté, la saison commode, circonstances probables seulement:
apres lesquelles il est tenu d'aller et se laisser remuer aux
apparences, pourveu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il
a un corps, il a une ame; les sens le poussent, l'esprit l'agite.
Encores qu'il ne treuve point en soy cette propre et singuliere
marque
de juger et qu'il s'aperçoive qu'il ne doit engager son consentement,
attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray, il ne
laisse
de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y
a il d'arts qui font profession de consister en la conjecture plus
qu'en la science; qui ne decident pas du vray et du faulx et suivent
seulement ce qui semble? Il y a, disent ils, et vray et faulx, et y
a
en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la
touche.
Nous en valons bien mieux de nous laisser manier sans inquisition à
l'ordre du monde. Une ame garantie de prejugé a un merveilleux
avancement vers la tranquillité. Gens qui jugent et contrerollent
leurs juges ne s'y soubsmettent jamais deuement. Combien, et aux loix
de la religion et aux loix politiques, se trouvent plus dociles et
aisez à mener les esprits simples et incurieux, que ces esprits
surveillants et paedagogues des causes divines et humaines'
Il n'est rien en l'humaine invention où il y ait tant de
verisimilitude et d'utilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide,
recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d'en haut
quelque force estrangere, desgarni d'humaine science, et d'autant plus
apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement pour faire
plus de place à la foy;
ny mescreant,
ny establissant aucun dogme contre les observances communes; humble,
obeïssant, disciplinable, studieux; ennemi juré d'haeresie, et
s'exemptant par consequant des vaines et irreligieuses opinions
introduites par les fauces sectes.
C'est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles
formes qu'il luy plaira y graver. Plus nous nous renvoyons et
[Image 0220v]
commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons.
Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au
goust qu'elles se presentent à toy, du jour à la journée; le
demeurant est hors de ta connoissance.
Dominus novit cogitationes hominum, quoniam vanae sunt.
Voylà comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux
font expresse profession de dubitation et d'ignorance; et, en celle des
dogmatistes, qui est troisième, il est aysé à descouvrir que la
plus part n'ont
[p. 507]
pris le visage de l'asseurance que pour avoir meilleure mine. Ils
n'ont
pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer
jusques où ils estoyent allez en cette chasse de la verité:
quam docti fingunt, magis quam norunt. Timaeus, ayant à instruire
Socrates de ce qu'il sçait des Dieux du monde et des hommes, propose
d'en parler comme un homme à un homme; et qu'il suffit, si ses
raisons
sont probables comme les raisons d'un autre: car les exactes raisons
n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'un de ses
sectateurs
a
ainsin imité:
Ut potero, explicabo: nec tamen, ut Pythius Apollo,
certa ut sint et fixa, quae dixero; sed, ut homunculus, probabilia
conjectura sequens, et cela sur le discours du mespris de la mort,
discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit sur le propos
mesme de Platon: Si forte, de deorum natura ortuque mundi
disserentes, minus id quod habemus animo consequimur, haud erit mirum.
Aequum est enim meminisse et me qui disseram, hominem esse, et
vos
qui
judicetis; ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis.
Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d'autres opinions
et d'autres creances, pour y comparer la sienne et nous faire voir de
combien il est allé plus outre et combien il a approché de plus pres
la verisimilitude: car la verité ne se juge point par authorité et
tesmoignage d'autruy.
Et pourtant evita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses
escrits.
Cettuy là est le prince des dogmatistes; et si nous aprenons de luy
que le beaucoup sçavoir aporte l'occasion de plus doubter. On le
void
à escient se couvrir souvant d'obscurité si espesse et inextricable
qu'on n'y peut rien choisir de son advis. C'est par effect un
Pyrrhonisme soubs une forme resolutive.
Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie
d'autruy par la sienne: Qui requirunt quid de quaque re ipsi
sentiamus,
curiosius id faciunt quam necesse est. Haec in philosophia ratio
contra omnia disserendi nullamque rem aperte judicandi, profecta a
Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad
nostram viget aetatem. Hi sumus qui omnibus veris falsa quaedam
adjuncta esse dicamus, tanta similitudine ut in iis nulla insit certe
judicandi et assentiendi nota.
[p. 508]
Pourquoi non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes
ont affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité
du subject et amuser la curiosité de nostre Esprit, luy donnant où
se paistre, à ronger cet os creux et descharné?
Clitomachus affirmoit n'avoir jamais sçeu par les escrits de
Carneades entendre de quelle opinion il estoit.
Pourquoy a evité aux siens Epicurus la facilité et Heraclytus en
a esté sur-nommé
schoteinos.
La difficulté est une monoye
que les sçavans employent, comme les joueurs de passe-passe, pour ne
descouvrir la vanité de leur art, et
de laquelle l'humaine bestise se paye ayséement:
Clarus, ob obscuram
linguam, magis inter inanes,
Omnia enim stolidi magis admirantur
amantque
[Image 0221]
Inversis quae sub verbis latitantia cernunt.
Cicero reprend aucuns de ses amis d'avoir accoustumé de mettre à
l'astrologie, au droit, à la dialectique et à la geometrie plus de
temps que ne meritoyent ces arts; et que cela les divertissoit des
devoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes
Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique.
Zenon, tout au commencement des livres de sa republique, declaroit
inutiles toutes les liberales disciplines.
Chrysippus disoit que ce que Platon et Aristote avoyent escrit de
la
Logique, ils l'avoient escrit par jeu et par exercice; et ne pouvoit
croire qu'ils eussent parlé à certes d'une si vaine matiere.
Plutarque le dict de la metaphysique.
Epicurus l'eust encore dit de la Rhetorique, de la Grammaire,
poesie, mathematiques, et, hors la physique, de toutes les sciences.
Et Socrates de toutes aussi sauf celle seulement qui traite des meurs
et de la vie.
De quelque chose qu'on s'enquist à lui, il ramenoit en premier lieu
tousjours l'enquerant à rendre compte des conditions de sa vie
presente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit, estimant tout
autre apprentissage subsecutif à celuy là et supernumeraire.
Parum
mihi placeant eae literae quae ad virtutem doctoribus nihil profuerunt.
La plus part des arts ont esté ainsi mesprisées par le sçavoir
mesmes.
[p. 509]
Mais ils n'ont pas pensé qu'il fut hors de propos d'exercer et
esbattre leur esprit és choses où il n'y avoit aucune solidité
profitable. Au demeurant, les uns ont estimé Plato dogmatiste; les
autres, dubitateur; les autres, en certaines choses l'un, et en
certaines
choses l'autre.
Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et
esmouvant la dispute, jamais l'arrestant, jamais satisfaisant, et dict
n'avoir autre science que la science de s'opposer. Homere, leur
autheur, a planté egalement les fondemens à toutes les sectes de
philosophie, pour montrer combien il estoit indifferent par où nous
allassions. De Plato nasquirent dix sectes diverses, dict on. Aussi,
à mon gré, jamais instruction ne fut titubante et rien asseverente,
si la sienne ne l'est. Socrates disoit que les sages-femmes, en
prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier
d'engendrer, elles; que luy, par le tiltre de sage homme que les
Dieux
lui ont deferé, s'est aussi desfaict, en son amour virile et mentale,
de la faculté d'enfanter; et se contente d'aider et favorir de son
secours les engendrans, ouvrir leur nature, graisser leurs conduits,
faciliter l'issue de leur enfantement, juger d'iceluy, le baptizer,
le
nourrir, le fortifier, le mailloter et circonscrire: exerçant et
maniant son engin aux perils et fortunes d'autruy.
Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre:
comme les anciens ont remarqué des escripts d'Anaxagoras,
Democritus,
Parmenides, Zenophanes et autres.
Ils ont une forme d'escrire douteuse en substance et un dessein
enquerant plustost qu'instruisant, encore qu'ils entresement leur
stile
de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien
et en Seneque et
en Plutarque?
Combien disent ils, tantost d'un visage, tantost d'un autre, pour
ceux
qui y regardent de prez! Et les reconciliateurs des jurisconsultes
devroient premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble
avoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour
loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de
ses propres fantasies. Diversement traicter les matieres est aussi
bien les traicter que conformement, et mieux: à sçavoir plus
copieusement et utilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font
le point extreme du parler dogmatiste
[p. 510]
et resolutif: si est ce que ceux que nos parlemens presentent au
peuple
les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reverence qu'il doit
à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui
l'exercent, prennent leur beauté non de la conclusion, qui est à eux
quotidienne, et qui est commune à tout juge, tant comme de la
disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations que
la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehentions
des uns philosophes à l'encontre des autres, se tire des
contradictions et diversitez en quoy chacun d'eux se trouve empestré,
ou à escient pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de
toute matiere, ou forcé ignorammant par la volubilité et
incomprehensibilité de toute matiere.
Que signifie ce refrein: En un lieu glissant et coulant suspendons
nostre creance? car, comme dit Euripides, Les oeuvres de Dieu en
diverses Façons nous donnent de traverses,
semblable à celuy qu'Empedocles semoit souvent en ses livres, comme
agité d'une divine fureur et forcé de la verité: Non, non, nous ne
sentons rien, nous ne voyons rien; toutes choses nous sont
[Image 0221v]
occultes,
il
n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle est elle:
revenant à ce mot divin,
Cogitationes mortalium timidae, et
incertae
adinventiones nostrae et providentiae.
Il ne faut pas trouver estrange si gens desesperez de la prise n'ont
pas laissé de avoir plaisir à la chasse: l'estude estant de soy une
occupation plaisante, et si plaisante que, parmy les voluptez, les
Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de
l'esprit, y veulent de la bride,
et trouvent de l'intemperance à trop sçavoir.
Democritus, ayant mangé à sa table des figues qui sentoient le miel,
commença soudain à chercher en son esprit d'où leur venoit cette
douceur inusitée, et, pour s'en esclaircir, s'aloit lever de table
pour voir l'assiete du lieu où ces figues avoyent esté cueillies; sa
chambriere, ayant entendu la cause de ce remuement, luy dit en riant
qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les avoit
mises
en
un vaisseau où il y avoit eu du miel. Il se despita dequoy elle luy
avoit osté l'occasion de cette recherche et desrobé matiere à sa
curiosité: Va, luy dit-il, tu m'as fait desplaisir: je ne lairray
pourtant d'en chercher la cause comme si elle
[p. 511]
estoit naturelle.
Et ne faillit de trouver quelque raison vraye d'un effect faux et
supposé.
Cette histoire d'un fameux et grand Philosophe nous represente bien
clairement cette passion studieuse qui nous amuse à la poursuite des
choses de l'acquet desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite
un pareil exemple de quelqu'un qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce
dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher;
comme l'autre qui ne vouloit pas que son medecin luy ostat
l'alteration
de la fievre, pour ne perdre le plaisir de l'assouvir en beuvant.
Satius est supervacua discere quam nihil. Tout ainsi qu'en toute
pasture il y a le plaisir souvent seul; et tout ce que nous prenons,
qui est plaisant, n'est pas tousjours nutritif ou sain. Pareillement,
ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre
voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire.
Voicy comme ils disent: La consideration de la nature est une
pasture
propre à nos espris; elle nous esleve et enfle, nous fait
desdaigner
les choses basses et terriennes par la comparaison des superieures et
celestes; la recherche mesme des choses occultes et grandes, est
tres-plaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reverence et
crainte d'en juger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine
image de cette maladive curiosité se voit
[Image 0222]
plus expressement encores en
cet autre exemple qu'ils ont par honneur si souvant en la bouche.
Eudoxus souhetoit et prioit les Dieux qu'il peut une fois voir le
soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur et sa beauté, à
peine d'en estre brûlé soudainement. Il veut, au pris de sa vie,
acquerir une science de laquelle l'usage et possession luy soit
quand et quand
ostée, et, pour cette soudaine et volage cognoissance,
perdre
toutes autres cognoissances qu'il a et qu'il peut acquerir par apres.
Je ne me persuade pas aysement qu'Epicurus, Platon et Pythagoras
nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées et
leurs Nombres. Ils estoient trop sages pour establir leurs articles
de foy de chose si incertaine et si debatable. Mais, en cette
obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages
s'est travaillé d'apporter une telle quelle image de lumiere, et ont
promené leur ame à des inventions qui eussent au moins une plaisante
et subtile apparence:
pourveu que, toute fausse, elle se peust maintenir contre les
oppositions contraires:
unicuique ista pro ingenio finguntur, non ex
scientiae vi.
Un ancien à qui on reprochoit qu'il faisoit profession de la
Philosophie, de laquelle pourtant en son jugement il ne tenoit pas
grand compte, respondit que cela c'estoit vraymant philosopher. Ils
ont voulu considerer
[p. 512]
tout, balancer tout, et ont trouvé cette occupation propre à la
naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont
escrites pour le besoin de la société publique, comme leurs religions;
et a esté raisonnable, pour cette consideration, que les communes
opinions ils n'ayent voulu les espelucher au vif aux fins de
n'engendrer du trouble en l'obeïssance des lois et coustumes de leur
pays.
Platon traicte ce mystere d'un jeu assez descouvert. Car, où il
escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il faict le
legislateur, il emprunte un style regentant et asseverant, et si y
mesle
hardiment les plus fantastiques de ses inventions, autant utiles à
persuader à la commune que ridicules à persuader à soy-mesme,
sachant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et,
sur toutes, les plus farouches et enormes. Et pourtant, en ses loix,
il a grand soing qu'on ne chante en publiq que des poesies
desquelles
les fabuleuses feintes tendent à quelque utile fin; et, estant si
facile d'imprimer tous fantosmes en l'esprit humain, que c'est
injustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables que de
mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dict tout destroussement en
sa republique que, pour le profit des hommes, il est souvent besoin de
les piper. Il est aisé à distinguer les unes sectes avoir plus
suivy
la verité, les autres l'utilité, par où celles cy ont gaigné
crédit. C'est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se
presente à nostre imagination le plus vray, ne s'y presente pas pour
le plus utile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne,
Pyrrhonienne, nouvelle Academique, encore sont elles contrainctes de
se plier à la loy civile, au bout du compte.
Il y a d'autres subjects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à
dextre, chacun se travaillant à y donner quelque visage, à tort ou à
droit. Car, n'ayans rien trouvé de si caché dequoy ils n'ayent
voulu
parler, il leur est souvent force de
[Image 0222v]
forger des conjectures foibles
et
folles, non qu'ils les prinsent eux mesmes pour fondement, ne pour
establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude:
Non tam id sensisse quod dicerent, quam exercere ingenia materiae
difficultate videntur voluisse.
Et, si on ne le prenoit ainsi, comme couvririons nous une si
grande
inconstance, varieté et vanité d'opinions que nous voyons avoir esté
produites par ces ames excellentes et admirables? Car, pour exemple,
qu'est-il plus vain que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et
conjectures, le regler et le monde à nostre capacité et à nos loix,
et nous
[p. 513]
servir aux despens de la divinité de ce petit eschantillon de
suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition?
Et, par ce que nous ne pouvons estendre nostre veue jusques en son
glorieux siege, l'avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos
miseres?
De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion,
celle là me semble avoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse,
qui reconnoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine
et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection,
recevant et prenant en bonne part l'honneur et la reverence que les
humains luy rendoient soubs quelque visage, sous quelque nom et en
quelque maniere que ce fut:
Jupiter omnipotens rerum, regumque deumque Progenitor genitrixque.
Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon oeil. Toutes
polices ont tiré fruit de leur devotion: les hommes, les actions
impies, ont eu par tout les evenemens sortables. Les histoires
payennes reconnoissent de la dignité, ordre, justice et des prodiges
et
oracles employez à leur profit et instruction en leurs religions
fabuleuses, Dieu, par sa misericorde, daignant à l'avanture fomenter
par ces benefices temporels les tendres principes d'une telle quelle
brute connoissance que la raison naturelle nous a donné de luy au
travers des fausses images de nos songes. Non seulement fausses, mais
impies aussi et injurieuses sont celles que l'homme a forgé de son
invention.
Et, de toutes les religions que Saint Paul trouva en credit à
Athenes, celle qu'ils avoyent desdiée à une Divinité cachée et
inconnue luy sembla la plus excusable.
Pythagoras adombra la verité de plus pres, jugeant que la
connoissance de cette cause premiere et estre des estres devoit estre
indefinie, sans prescription, sans declaration; que ce n'estoit autre
chose que l'extreme effort de nostre imagination vers la perfection,
chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa
entreprint de conformer à ce projet la devotion de son peuple,
l'attacher à une religion purement mentale, sans objet prefix et sans
meslange materiel, il entreprit chose de nul usage: l'esprit humain ne
se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes; il
les luy faut compiler en certaine image, à son modelle. La majesté
divine s'est ainsi pour nous aucunement laissé
[p. 514]
circonscrire aux limites corporels: ses sacremens supernaturels et
celestes ont des signes de nostre terrestre condition; son adoration
s'exprime par offices et paroles sensibles: car c'est l'homme, qui
croid
et qui prie. Je laisse à part les autres argumens qui s'employent à
ce subject. Mais à peine me feroit on accroire, que la veue de nos
crucifix et peinture de ce piteux supplice, que les ornemens et
mouvemens ceremonieux de nos eglises, que les voix accommodées à la
devotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent
l'ame des peuples, d'une passion religieuse, de tres-utile effect.
De celles ausquelles on a donné corps, comme la necessité l'a
requis,
parmy cette cecité universelle, je me fusse, ce me semble, plus
volontiers attaché à ceux qui adoroient le Soleil, la lumiere
commune, L'oeil du monde; et si Dieu au chef porte des yeux, Les
rayons du Soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous,
nous
maintienent et gardent,
[Image 0223]
Et les faicts des humains en ce monde
regardent: Ce beau, ce grand soleil qui nous faict les saisons,
Selon
qu'il entre ou sort de ses douze maisons; Qui remplit l'univers de
ses
vertus connues; Qui, d'un traict de ses yeux, nous dissipe les nues:
L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d'un
jour tout le Ciel tournoyant; Plein d'immense grandeur, rond,
vagabond et ferme; Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme;
En repos sans repos; oysif, et sans sejour; Fils aisné de nature
et
le pere du jour. D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté,
c'est la piece de cette machine que nous descouvrons la plus esloignée
de nous, et, par ce moyen, si peu connue, qu'ils estoient
pardonnables
d'en entrer en admiration et reverence.
Thales, qui le premier
s'enquesta de telle matiere, estima Dieu un esprit qui fit d'eau
toutes
choses; Anaximander, que les Dieux estoyent mourans et naissans à
diverses saisons, et que c'estoyent des mondes infinis en nombre;
Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense,
tousjours mouvant. Anaxagoras, le premier, a tenu la description et
maniere de toutes choses, estre conduite par la force et raison
[p. 515]
d'un esprit infini. Alcmaeon a donné la divinité au soleil, à la
lune, aux astres et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu un esprit
espandu par la nature de toutes choses d'où nos ames sont déprinses;
Parmenides, un cercle entournant le ciel et maintenant le monde par
l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux les quatre
natures desquelles toutes choses sont faictes; Protagoras, n'avoir
que
dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont; Democritus, tantost que
les images et leurs circuitions sont Dieux, tantost cette nature qui
eslance ces images, et puis nostre science et intelligence. Platon
dissipe sa creance à divers visages; il dict, au Timaee, le pere du
monde ne se pouvoir nommer; aux loix, qu'il ne se faut enquerir de son
estre; et, ailleurs, en ces mesmes livres, il faict le monde, le ciel,
les astres, la terre et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui
ont esté receuz par l'ancienne institution en chasque republique.
Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates:
tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu, et puis il luy
faict establir que le Soleil est Dieu, et l'ame Dieu; qu'il n'y en
a
qu'un, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus, neveu de Platon,
faict Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu'elle est
animale; Aristote, asture que c'est l'esprit, asture le monde; asture
il donne un autre maistre à ce monde, et asture faict Dieu l'ardeur
du ciel. Zenocrates en faict huict: les cinq nommez entre les
planetes,
le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes comme de ses membres,
le septiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticus
ne faict que vaguer entre les advis et en fin prive Dieu de sentiment
et le faict remuant de forme à autre, et puis dict que c'est le ciel
et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre
toutes ses fantasies, attribuant l'intendance du monde tantost à
l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles; Strato, que
c'est
Nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme
et sentiment; Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et
prohibant
le mal, laquelle loy est un animant, et oste les Dieux accoustumez,
Jupiter, Juno, Vesta; Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage.
Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant
rien de commun avec l'humaine nature.
Ariston estime la forme de Dieu
incomprenable, le prive de sens et ignore s'il est animant ou autre
chose; Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame
de Nature, tantost la chaleur supreme entournant et envelopant tout.
Perseus, auditeur de Zeno, a tenu qu'on a surnommé Dieux ceux qui
avoyent apporté quelque notable utilité à l'humaine vie et les
choses mesmes
[p. 516]
profitables. Chrysippus faisoit un amas confus de toutes les
precedentes sentences, et comptoit, entre mille formes de Dieux qu'il
faict, les hommes aussi qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus
nioyent tout sec qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les dieux
luisans, transparens et perflables, logez, comme entre deux forts,
entre deux mondes, à couvert des coups, revestus d'une humaine figure
et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage.
Ego deûm
genus esse semper duxi, et dicam coelitum; Sed eos non curare opinor,
quid agat humanum genus.
Fiez vous à vostre philosophie; vantez vous
d'avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de
cervelles philosophiques! Le trouble des formes mondaines a gaigné
sur moy que les diverses moeurs et fantasies aux miennes ne me
desplaisent pas tant comme elles m'instruisent, ne m'enorgueillissent
pas tant comme elles m'humilient en les conferant; et tout autre choix
que celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de
peu de prerogative. Je laisse à part les trains de vie monstrueux et
contre nature. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en
ce
subject que les escholes: par où nous pouvons apprendre que la
Fortune mesme n'est pas plus diverse et variable que nostre raison, ny
plus aveugle et inconsidérée.
Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées:
Parquoy de faire de nous des Dieux,
comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours.
J'eusse encore plustost suivy ceux qui adoroient le serpent, le chien
et
le boeuf: d'autant que leur nature et leur estre nous est moins connu;
et avons plus de loy d'imaginer ce qu'il nous plaist de ces
bestes-là
et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'avoir faict
des
dieux de nostre condition, de laquelle nous devons connoistre
l'imperfection, leur avoir attribué le desir, la cholere, les
vengeances,
les mariages, les generations et les parentelles, l'amour et la
jalousie, nos membres et nos os, nos fievres et nos plaisirs,
nos morts, nos sepultures,
il faut que cela soit party d'une merveilleuse yvresse de
l'entendement humain,
[p. 517]
Quae procul usque adeo divino ab numine distant,
Inque Deum numero
quae sint indigna videri.
Formae, aetates, vestitus, ornatus noti sunt; genera, conjugia,
cognationes omniaque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanae:
nam et perturbatis animis inducuntur; accipimus enim deorum
cupiditates,
aegritudines, iracundias.
[Image 0223v]
Comme d'avoir attribué la divinité
non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté,
victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie,
vieillesse, misere,
à la peur, à la fievre et à la male fortune, et autres injures de
nostre vie fresle et caduque.
Quid juvat hoc, templis nostros inducere mores?
O curvae in terris
animae et coelestium inanes!
Les Aegyptiens, d'une imprudente prudence, defendoyent sur peine de
la hart que nul eust à dire que Serapis et Isis, leurs Dieux,
eussent autres fois esté hommes; et nul n'ignoroit qu'ils ne
l'eussent
esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche signifioit,
dict Varro, cette ordonnance mysterieuse à leur prestres de taire
leur origine mortelle, comme par raison necessaire annullant toute leur
veneration.
Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à Dieu, il eust mieux
faict, dict Cicero, de ramener à soy les conditions divines et les
attirer ça bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere;
mais, à le bien prendre, il a faict en plusieurs façons et l'un et
l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les Philosophes
espeluchent la hierarchie de leurs dieux et font les empressez à
distinguer leurs alliances, leurs charges et leur puissance, je ne
puis
pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous deschiffre
le
vergier de Pluton et les commoditez ou peines corporelles qui nous
attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les
accommode au ressentiment que nous avons en cette vie,
Secreti celant
calles, et myrtea circum
Sylva tegit; curae non ipsa in morte
relinquunt;
[p. 518]
quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d'or et de
pierrerie, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins et de vivres
singuliers, je voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à
nostre bestise pour nous emmieler et attirer par ces opinions et
esperances, convenables à nostre mortel appetit.
Si sont aucuns des nostres tombez en pareille erreur, se promettant
apres la resurrection une vie terrestre et temporelle accompaignée de
toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines.
Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes,
et
si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est
demeuré, ait estimé que l'homme, cette pauvre creature, eut rien en
luy applicable à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu
que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre
sens assez robuste, pour participer à la beatitude ou peine eternelle?
Il faudroit luy dire de la
[Image 0224]
part de la raison humaine: Si les
plaisirs
que tu nous promets en l'autre vie sont de ceux que j'ay senti
çà bas,
cela n'a rien de commun avec l'infinité. Quand tous mes cinq sens de
nature seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le
contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçavons ce qu'elle
peut: cela, ce ne seroit encores rien. S'il y a quelque chose du mien,
il n'y a rien de divin. Si cela n'est autre que ce qui peut
appartenir
à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte.
Tout contentement des mortels est mortel.
La reconnoissance de nos parens, de nos enfans et de nos amis, si elle
nous peut toucher et chatouiller en l'autre monde, si nous tenons
encore à un tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et
finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes
et divines promesses, si nous les pouvons aucunement concevoir: pour
dignement les imaginer, il faut les imaginer inimaginables,
indicibles
et incomprehensibles,
et parfaictement autres que celles de nostre miserable experience.
Oeuil ne sçauroit voir, dict Saint Paul, et ne peut monter en
coeur d'homme l'heur que Dieu a preparé aux siens. Et si, pour nous
en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis,
Platon, par tes purifications), ce doit estre d'un si extreme
changement et si universel que, par la doctrine physique, ce ne sera
plus nous,
Hector erat tunc cum bello certabat; at ille,
Tractus ab Aemonio,
non erat Hector, equo.
Ce sera quelque autre chose qui recevra ces recompenses,
[p. 519]
quod mutatur, dissolvitur; interit ergo:
Trajiciuntur enim partes
atque ordine migrant.
Car, en la Metempsicose de Pythagoras et changement d'habitation
qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est
l'ame
de Caesar, espouse les passions qui touchoient Caesar,
ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison
qui, combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le
fils se pourroit trouver à chevaucher sa mere, revestue d'un corps de
mule, et semblables absurditez. Et pensons nous
qu'és mutations qui
[Image 0224v]
se font des corps des animaux en autres de mesme
espece, les nouveaux venus ne soient autres que leurs predecesseurs?
Des cendres d'un phoenix s'engendre, dit-on, un ver, et puis un autre
phoenix; ce second Phoenix, qui peut imaginer qu'il ne soit autre
que
le premier? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir
et
assecher, et, de ce mesme corps, se produire un papillon, et de là un
autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce
qui a cessé une fois d'estre, n'est plus,
Nec si materiam nostram
collegerit aetas
Post obitum, rursumque redegerit, ut sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitae,
Pertineat quidquam
tamen ad nos id quoque factum,
Interrupta semel cum si repetentia
nostra.
Et quand tu dis ailleurs, Platon, que ce sera la partie
spirituelle de l'homme à qui il touchera de jouyr des recompenses de
l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence,
Scilicet, avolsis radicibus, ut nequit ullam
Dispicere ipse oculus
rem, seorsum corpore toto.
Car, à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ny nous, par consequent,
à qui touchera cette jouyssance: car nous sommes bastis de deux pieces
principales essentielles, desquelles la separation c'est la mort et
ruyne de nostre estre,
Inter enim jacta est vitai pausa, vagéque
Deerrarunt passim motus
ab
sensibus omnes.
[p. 520]
Nous ne disons pas que l'homme souffre quand les vers luy rongent
ses
membres, dequoy il vivoit, et que la terre les consomme,
Et nihil
hoc
ad nos, qui coitu conjugioque
Corporis atque animae consistimus
uniter apti.
D'avantage, sur quel fondement de leur justice peuvent
les
[Image 0225]
dieux reconnoistre et recompenser à l'homme, apres sa mort, ses
actions bonnes et vertueuses, puis que ce sont eux mesmes qui les ont
acheminées et produites en luy? Et pourquoi s'offencent ils et
vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict
en
cette condition fautiere, et que, d'un seul clin de leur volonté, ils
le peuvent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il pas cela à
Platon avec grand apparence de l'humaine raison,
s'il ne se couvroit souvent par cette sentence: Qu'il est impossible
d'establir quelque chose de certain de l'immortelle nature par la
mortelle?
Elle ne fait que fourvoyer par tout, mais specialement quand elle se
mesle des choses divines. Qui le sent plus evidamment que nous? Car,
encores que nous luy ayons donné des principes certains et
infallibles,
encores que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la
verité
qu'il a pleu à Dieu nous communiquer, nous voyons pourtant
journellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire et
qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battue par
l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et
s'entrave,
tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante des
opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu'elle pert ce
grand et commun chemin, elle va se divisant et dissipant en mille
routes diverses. L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer
que selon sa portée.
C'est plus grande presomption, dict Plutarque,
à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir
des dieux et des demy-dieux que ce n'est à un homme ignorant de
musique vouloir juger de ceux qui chantent, ou à un homme qui ne fut
jamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en
presumant comprendre par quelque legere conjecture les effects d'un art
qui est hors de sa cognoissance.
L'ancienneté pensa, ce croy-je, faire quelque chose pour la grandeur
divine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez et
estrener
de ses belles humeurs
et plus honteuses necessitez,
luy offrant de nos viandes à manger,
de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr,
de nos vestemens à se couvrir et maisons à
[Image 0225v]
loger, la caressant par
[p. 521]
l'odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets,
et, pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa justice
d'une inhumaine vengeance, l'esjouïssant de la ruine et dissipation
des
choses par elle creées et conservées (comme Tiberius Sempronius
qui
fit
brusler, pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes
qu'il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardaigne; et Paul Aemile,
celles de Macedoine à Mars et à Minerve; et Alexandre, arrivé à
l'Ocean Indique, jetta en mer, en faveur de Thetis, plusieurs grands
vases d'or); remplissant en outre ses autels d'une boucherie non de
bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi,
ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, avoient en
usage ordinaire. Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en avoir
faict essay,
Sulmone creatos
Quattuor hic juvenes, totidem quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.
Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que
s'acheminer
vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers
luy quelqu'un d'entre eux pour le requerir des choses necessaires.
Ce
deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher, apres
l'avoir
de bouche informé de sa charge, est que, de ceux qui l'assistent,
trois tiennent debout autant de javelines sur lesquelles les autres
le
lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel et
qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faveur divine;
s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en
deputent
encores un autre de mesmes. Amestris, mere de Xerxes, devenue
vieille,
fit pour une fois ensevelir tous vifs quatorze jouvenceaux des
meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du pays, pour
gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encores aujourd'hui, les
idolles de Themistitan se cimentent du sang des petits enfans, et
n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames: justice affamée
du
sang de l'innocence,
Tantum relligio potuit suadere malorum!
Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne; et qui
n'en avoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere
tenus d'assister à cet office avec contenance gaye et contente.
C'estoit une estrange fantasie de vouloir payer la bonté divine de
nostre affliction,
[p. 522]
comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane par le
bourrellement des jeunes garçons qu'ils faisoient foiter en sa faveur,
souvent jusques à la mort. C'estoit une humeur farouche de vouloir
gratifier l'architecte de la subversion de son bastiment, et de vouloir
garentir la peine deue aux coulpables par la punition des
non coulpables;
et que la povre Iphigenia, au port d'Aulide, par sa mort
et immolation, deschargeast envers Dieu l'armée des Grecs des
offences qu'ils avoient commises:
Et casta inceste, nubendi tempore in ipso,
Hostia concideret
mactatu
moesta parentis;
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils,
pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines,
s'allassent jetter à corps perdu à travers le plus espez des ennemis.
Quae fuit tanta deorum iniquitas, ut placari populo Romano non
possent, nisi tales viri occidissent.
Joint que ce n'est pas au criminel de se faire foiter à sa mesure et
à son heure: c'est au juge
qui
[Image 0226]
ne met en compte de chastiement que la peine qu'il ordonne,
et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celui qui le
soufre. La vengeance divine presuppose nostre dissentiment entier
pour sa justice et pour nostre peine.
Et fut ridicule l'humeur de Policrates, tyran de Samos, lequel, pour
interrompre le cours de son continuel bon heur et le compenser, alla
jetter en mer le plus cher et precieux joyeau qu'il eust, estimant que,
par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et
vicissitude
de la fortune;
et elle, pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyeau
revinst
encore en ses mains, trouvé au ventre d'un poisson.
Et puis
à quel usage les deschiremens et desmembremens des Corybantes, des
Menades, et, en noz temps, des Mahometans qui se balaffrent les
visages, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete, veu
que
l'offence consiste en la volonté, non
en la poitrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct,
aux espaules et au gosier.
Tantus est perturbatae mentis et sedibus suis pulsae furor, ut sic
Dii placentur, quemadmodum ne homines quidem saeviunt. Cette
contexture naturelle regarde par son usage non seulement nous, mais
aussi le service de Dieu et des autres hommes: c'est injustice
[p. 523]
de l'affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque
pretexte que ce soit. Ce semble estre grande lacheté et trahison de
mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour
espargner à l'ame la sollicitude de les conduire selon raison.
Ubi
iratos deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiae
libidinis voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset,
jubente domino, manus intulit.
Ainsi remplissoient ils leur religion de plusieurs mauvais effects,
saepius olim
Relligio peperit scelerosa atque impia facta.
Or rien du
nostre ne se peut assortir ou raporter, en quelque façon que ce soit,
à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant
d'imperfection.
Cette infinie beauté, puissance et bonté, comment peut elle souffrir
quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous
sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur.
Infirmum dei fortius est hominibus, et stultum dei sapientius est
hominibus. Stilpon le philosophe, interrogé si les Dieux
s'esjouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous estes indiscret,
respondit il; retirons nous à part, si vous voulez parler de cela.
Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance
assiegée par nos raisons (j'appelle raison nos resveries et nos songes,
avec la dispense de la philosophie, qui dit le fol mesme et le
meschant
forcener par raison, mais que c'est une raison de particuliere forme);
nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre
entendement, luy qui a fait et nous et nostre cognoissance.
Par ce que
rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans
matiere. Quoy! Dieu nous a-il mis en mains les clefs et les
derniers
ressorts de sa puissance? s'est-il obligé à n'outrepasser les bornes
de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer
icy quelques traces de ses effets: penses-tu qu'il y ait employé tout
ce qu'il a peu et qu'il ait mis toutes ses formes et toutes ses idées
en cet ouvrage? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit
caveau
où tu es logé, au moins si tu la vois: sa
[p. 524]
divinité a une jurisdiction infinie au delà; cette piece n'est rien
au pris du tout:
[Image 0226v]
omnia cum coelo terraque marique
Nil sunt ad
summam
summaï totius omnem:
c'est une loy municipalle que tu allegues, tu ne
sçays pas quelle est l'universelle. Attache toy à ce à quoy tu es
subjet, mais non pas luy; il n'est pas ton confraire, ou concitoyen,
ou
compaignon;
s'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se ravaler
à
ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouvoir. Le
corps humain ne peut voler aux nues, c'est pour toy; le Soleil
bransle
sans sejour sa course ordinaire; les bornes des mers et de la terre ne
se peuvent confondre; l'eau est instable et sans fermeté; un mur est,
sans froissure, impenetrable à un corps solide; l'homme ne peut
conserver sa vie dans les flammes; il ne peut estre et au ciel et en la
terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C'est pour toy qu'il
a faict ces regles; c'est toy qu'elles attachent. Il a tesmoigné aux
Chrestiens qu'il les a toutes franchies, quand il luy a pleu. De
vray,
pourquoy, tout puissant comme il est, auroit il restreint ses forces à
certaine mesure? en faveur de qui auroit il renoncé son privilege? Ta
raison n'a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement
qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes:
Terramque, et solem, lunam, mare, caetera quae sunt
Non esse unica,
sed numero magis innumerali.
Les plus fameux esprits du temps passé l'ont creue, et aucuns
des nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison
humaine. D'autant qu'en ce bastiment que nous voyons,
il n'y a rien seul et un,
cum in summa res nulla sit una,
Unica quae gignatur, et unica
solaque
crescat,
et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre; par où
il semble n'estre pas vray-semblable que Dieu ait faict ce seul
ouvrage sans compaignon, et que la matiere de cette
[Image 0227]
forme ait esté
toute espuisée en ce seul individu:
[p. 525]
Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est
Esse alios alibi
congressus materiaï,
Qualis hic est avido complexu quem tenet aether:
notamment si c'est un animant, comme ses mouvemens le rendent si
croyable que
Platon l'asseure, et plusieurs des nostres, ou le confirment ou ne
l'osent infirmer; non plus que cette ancienne opinion que le ciel, les
estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de
cors et ame, mortelles en consideration de leur composition, mais
immortelles par la determination du createur.
Or, s'il y a plusieurs mondes, comme
Democritus,
Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous
si les principes et les regles de cettuy cy touchent pareillement les
autres? Ils ont à l'avanture autre visage et autre police.
Epicurus les imagine ou semblables ou dissemblables.
Nous voyons en ce monde une infinie difference et varieté pour la
seule distance des lieux. Ny le bled, ni le vin se voit, ny aucun de
nos animaux en ces nouvelles terres que nos peres ont descouvert; tout
y est divers.
Et, au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'avoit
connoissance ny de Bacchus ny de Ceres.
Qui en voudra croire Pline
et Herodote,
il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de
ressemblance à la nostre.
Et y a des formes mestisses et ambigues entre l'humaine nature et la
brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste,
portant les yeux et la bouche en la poitrine; où ils sont tous
androgynes; où ils marchent de quattre pates; où ils n'ont qu'un
oeil
au front, et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la
nostre; où ils sont moitié poissons par embas et vivent en l'eau;
où
les femmes s'accouchent à cinq ans et n'en vivent que huict; où ils
ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre
et
rebouche contre; où les hommes sont sans barbe;
des nations sans usage et connoissance de feu; d'autres qui rendent le
sperme de couleur noire.
Quoy, ceux qui naturellement se changent en loups,
en jumens,
et puis encore en hommes? Et, s'il en est ainsi
comme dict Plutarque que, en quelque endroit des Indes, il y aye des
hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs,
combien y a il de nos descriptions fauces? il n'est plus risible, ny à
l'avanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la cause
de nostre bastiment interne seroyent, pour la plus part,
[Image 0227v]
hors de propos.
[p. 526]
Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui
combatent ces belles regles que nous avons taillées et prescrites à
nature? et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme? Combien de
choses appellons nous miraculeuses et contre nature?
Cela se faict par chaque homme et par chaque nation selon la mesure de
son ignorance.
Combien trouvons nous de proprietez ocultes et de quint'essences? car,
aller selon nature, pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre
intelligence, autant qu'elle peut suyvre et autant que nous y voyons:
ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or, à ce conte,
aux plus avisez et aux plus habilles tout sera donc monstrueux: car à
ceux là l'humaine raison a persuadé qu'elle n'avoit ny pied, ny
fondement quelconque, non pas seulement pour asseurer
si la neige est blanche (et Anaxagoras la disoit estre noire); s'il
y
a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose; s'il y a science ou
ignorance (Metrodorus Chius nioit l'homme le pouvoir dire);
ou si nous vivons: comme Euripides est en doute si la vie que nous
vivons est vie. ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie:
Tis d'oiden ei zaen touth'ho kiklaetai thanein,
To zaen de thnaeiskein esti.
Et non sans apparence: car pourquoy prenons nous titre d'estre, de cet
instant qui n'est qu'une eloise dans le cours infini d'une nuict
eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et
naturelle condition?
la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et
une bonne partie encore de ce moment.
D'autres jurent qu'il n'y a point de mouvement, que rien ne bouge,
comme les suivants de Melissus (car, s'il n'y a qu'un, ny le
mouvement
sphaerique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre,
comme
Platon preuve),
qu'il n'y a ny generation ny corruption en nature.
Protagoras dict qu'il n'y a rien en nature que le doubte; que, de
toutes choses, on peut esgalement disputer, et de cela mesme, si on
peut
esgalement disputer de toutes choses; Nausiphanez, que, des choses qui
semblent, rien est non plus que non est, qu'il n'y a autre certain que
l'incertitude; Parmenides que, de ce qu'il semble, il n'est aucune
chose en general, qu'il n'est qu'un; Zenon, qu'un mesme n'est pas,
et
qu'il n'y a rien. Si un estoit, il seroit ou en un autre ou en
soy-mesme; s'il est en un autre, ce sont deux; s'il est en soy mesme,
ce sont encore deux, le comprenant et le comprins. Selon ces dogmes,
la nature des choses n'est qu'un'ombre ou fauce ou vaine.
[p. 527]
Il m'a tousjours semblé qu'à un homme Chrestien cette sorte de
parler est pleine d'indiscretion et d'irreverance: Dieu ne peut
mourir,
Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy ou cela. Je ne
trouve pas bon d'enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de
nostre parolle. Et l'apparance qui s'offre à nous en ces
propositions,
il la faudroit representer plus reveramment et plus
[Image 0228]
religieusement.
Nostre parler a ses foiblesses et ses defauts, comme tout le reste.
La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes.
Nos procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et
la plus part des guerres, de cette impuissance de n'avoir sçeu
clairement exprimer les conventions et traictez d'accord des princes.
Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le
doubte du sens de cette syllabe, Hoc'
Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus
claire. Si vous dictes: Il faict beau temps, et que vous dissiez
verité, il fait donc beau temps. Voylà pas une forme de parler
certaine? Encore nous trompera elle. Qu'il soit ainsi, suyvons
l'exemple. Si vous dictes: Je ments, et que vous dissiez vray, vous
mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette cy
sont pareilles à l'autre; toutes fois nous voylà embourbez.
Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur
generale conception en aucune maniere de parler: car il leur faudroit
un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions
affirmatives, qui leur sont du tout ennemies: de façon que, quand
ils
disent: Je doubte, on les tient incontinent à la gorge pour leur
faire avouer qu'au-moins assurent et sçavent ils cela, qu'ils
doubtent.
Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la
medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable: quand ils
prononcent: J'ignore, ou: Je doubte, ils disent que cette
proposition
s'emporte elle mesme, quant et quant le reste, ny plus ne moins que la
rubarbe qui pousse hors les mauvaises humeurs et s'emporte hors
quant et quant elle mesmes.
Cette fantasie est plus seurement conceue par interrogation: Que
sçay-je? comme je la porte à la devise d'une balance.
Voyez comment on se prevaut de cette sorte de parler pleine
d'irreverence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si
vous pressez trop
[Image 0228v]
les adversaires, ils vous diront tout
destrousséement qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que
son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux
ensemble. Et ce moqueur ancien, comment il
[p. 528]
en fait son profit'Au moins, dit-il, est ce une non legiere
consolation à l'homme de ce qu'il voit Dieu ne pouvoir pas toutes
choses: car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus
grande faveur que nous ayons en nostre condition; il ne peut faire les
mortels immortels; ny revivre les trespassez; ny que celuy qui a
vescu,
n'ait point vescu; celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus:
n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et, afin que
cette
societé de l'homme à Dieu s'accouple encore par des exemples
plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voylà
ce qu'il dict, et qu'un Chrestien devroit eviter de passer par sa
bouche. Là où, au rebours, il semble que les hommes recerchent cette
fole fierté de langage, pour ramener Dieu à leur mesure,
cras vel
atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro; non tamen irritum
Quodcumque retro est, efficiet, neque
Diffinget infectumque reddet
Quod fugiens semel hora vexit.
Quand nous disons que l'infinité des
siecles tant passez qu'avenir, n'est à Dieu qu'un instant; que sa
bonté, sapience, puissance sont mesme chose avecques son essence,
nostre parole le dict, mais nostre intelligence ne l'apprehende point.
Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la divinité par
nostre estamine. Et de là s'engendrent toutes les resveries et
erreurs
desquelles le monde se trouve saisi, ramenant et poisant à sa balance
chose si esloignée de son poix.
Mirum quo procedat improbitas cordis humani, parvulo aliquo invitata
successu. Combien insolemment rebrouent Epicurus les Stoïciens
sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon et heureux n'appartenir
qu'à Dieu, et l'homme sage n'en avoir qu'un ombrage et similitude!
Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée (à la
mienne volonté,
[Image 0229]
qu'aucuns du surnom de Chrestiens ne le facent pas
encore!) et Thales, Platon et Pythagoras l'ont asservy à la
necessité! Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeux, a
faict qu'un grand personnage des nostres a donné à la divinité une
forme corporelle.
Et est cause de ce qui nous advient tous les jours d'attribuer à
Dieu les evenements d'importance, d'une particuliere assignation.
Parce qu'ils nous poisent, il semble
[p. 529]
qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus
attentif qu'aux evenemens qui nous sont legiers ou d'une suite
ordinaire.
Magna dii curant, parva negligunt. Escoutez son exemple, il vous
esclaircira de sa raison: Nec in regnis quidem reges omnia minima
curant. Comme si ce luy estoit plus et moins de remuer un empire ou
la feuille d'un arbre, et si sa providence s'exerçoit autrement,
inclinant l'evenement d'une bataille, que le sault d'une puce! La main
de son gouvernement se preste à toutes choses de pareille teneur,
mesme force et mesme ordre; nostre interest n'y apporte rien; nos
mouvements et nos mesures ne le touchent pas. Deus ita artifex
magnus
in magnis, ut minor non sit in parvis. Nostre arrogance nous remet
tousjours en avant cette blasphemeuse appariation. Par ce que nos
occupations nous chargent, Strato a estreiné les Dieux de toute
immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il faict produire et
maintenir toutes choses à Nature, et de ses poids et mouvements
construit les parties du monde, deschargeant l'humaine nature de la
crainte des jugemens divins. Quod beatum aeternumque sit, id nec
habere negotii quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu'en
choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des
mortels conclud un pareil nombre d'immortels. Les choses infinies
qui
tuent et nuisent, en presupposent autant qui conservent et profitent.
Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles,
sentent entre eux chacun ce que l'autre sent, et jugent nos pensées:
ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et desprises du
corps par le sommeil ou par quelque ravissement, divinent,
prognostiquent et voyent choses qu'elles ne sçauroyent voir meslées
aux corps.
Les hommes, dict sainct Paul, sont devenus fols, cuidans estre sages;
et ont mué la gloire de Dieu incorruptible en l'image de l'homme
corruptible.
Voyez un peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la
grande
et superbe pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au
haut de la pyramide et saisir le lict du trespassé, ils laissoyent
en
mesme temps eschaper un aigle, lequel, s'en volant à mont, signifioit
que l'ame s'en alloit en paradis. Nous avons mille medailles, et
notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est
representé emportant à la
[p. 530]
chevremorte vers le ciel ces ames deifiées. C'est pitié que nous
nous pipons de nos propres singeries et inventions,
Quod finxere,
timent:
comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont
barbouillé et noircy à leur compaignon.
Quasi quicquam infelicius sit homine cui sua figmenta dominantur.
C'est bien loin d'honorer celuy
qui nous a faict, que d'honorer celuy que
nous avons faict.
Auguste eust plus de temples que Juppiter, servis avec autant de
religion et creance de miracles. Les Thasiens, en recompense des
biens-faicts qu'ils avoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire
qu'ils l'avoyent canonisé: Vostre nation, leur dict-il, a elle ce
pouvoir de faire Dieu qui bon lui semble? Faictes en, pour voir,
l'un
d'entre vous, et puis,
quand j'auray veu comme il s'en sera trouvé,
je vous diray grandmercy de vostre offre.
L'homme est bien insensé. Il ne sçauroit forger un ciron, et forge
des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste louant nostre suffisance:
De toutes les choses admirables a surmonté l'admiration, que l'homme
aye peu trouver la divine nature et la faire.
Voicy des argumens de l'escole mesme de la philosophie,
[Image 0229v]
Nosse cui
Divos et coeli numina soli,
Aut soli nescire, datum:
Si Dieu est,
il est animal; s'il est animal, il a sens; et s'il a sens, il est
subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par
consequant sans action; et, s'il a corps, il est perissable. Voylà
pas triomfé?
Nous sommes incapables d'avoir faict le monde: il y a donc quelque
nature plus excellente qui y a mis la main. Ce seroit une sotte
arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet univers: il y
a donc quelque chose de meilleur; cela, c'est Dieu. Quand vous voyez
une riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachez, qui en
est
le maistre, si ne direz vous pas qu'elle soit faicte pour des rats.
Et
cette divine structure que nous voyons du palais celeste, n'avons nous
pas à croire que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que
nous ne sommes? Le plus haut est-il pas tousjours le plus digne? et
nous sommes placez au bas. Rien, sans ame et sans raison, ne peut
produire un animant capable de raison. Le monde nous produit, il a
donc ame et raison. Chaque part de nous est
[p. 531]
moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourni
de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est
belle chose d'avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde
appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font
pas de nuisance, ils sont donc pleins de bonté.
Nous avons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se
paissent des vapeurs de ça bas.
Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu; ce ne sont donc pas
biens à nous. L'offencer et l'estre offencé sont egalement
tesmoignages d'imbecillité; c'est follie de craindre Dieu. Dieu est
bon par sa nature, l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse
divine et l'humaine sagesse n'ont autre distinction, si non que
celle-là est eternelle. Or la durée n'est aucune accession à la
sagesse; par quoy nous voilà compaignons.
Nous avons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité et
la justice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le
desbastiment, les conditions de la divinité se forgent par l'homme,
selon la relation à soy. Quel patron et quel modele'Estirons,
eslevons et grossissons les qualitez humaines tant qu'il nous plaira;
enfle toy, pauvre homme, et encore, et encore, et encore:
Non, si
te
ruperis, inquit.
Profecto non Deum, quem cogitare non possunt, sed semet ipsos pro
illo cogitantes, non illum sed se ipsos non illi sed sibi
comparant.
Es choses naturelles, les effects ne raportent qu'à demy leurs
causes:
quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de nature; sa condition
est trop hautaine, trop esloignée et trop maistresse, pour souffrir
que noz conclusions l'atachent et la garrotent. Ce n'est par nous
qu'on y arrive, cette route est trop basse. Nous ne sommes non plus
pres
du ciel sur le mont Senis qu'au fons de la mer; consultez en, pour
voir, avec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu jusques à
l'accointance charnelle des femmes: à combien de fois, à combien de
generations? Paulina, femme de Saturninus, matrone de grande
reputation à Romme, pensant coucher avec le Dieu Serapis, se trouva
entre les bras d'un sien amoureux par le maquerelage des prestres de
ce
temple.
Varro, le plus subtil et le plus sçavant autheur Latin, en ses
livres de la Theologie, escrit que le secrestin de Hercules, jectant
au sort, d'une main pour soy, de l'autre pour Hercules, joua contre
luy un souper et une garse: s'il gaignoit, aux despens des
[p. 532]
offrandes; s'il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et
sa
garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses
bras, luy disant au surplus que lendemain, le premier qu'elle
rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut
Taruntius, jeune homme riche, qui la mena chez luy et, aveq le temps,
la laissa heretiere. Elle, à son tour, esperant faire chose
aggreable
à ce Dieu, laissa heretier le peuple Romain: pourquoy on luy
attribua des honneurs divins. Comme s'il ne suffisoit pas que, par
double estoc, Platon fut originellement descendu des Dieux, et avoir
pour autheur commun de sa race Neptune: il estoit tenu pour certain à
Athenes que Ariston, ayant voulu jouïr de la belle Perictione,
n'avoit sceu; et fut averti en songe par le Dieu Appollo de la
laisser
impollue et intacte jusqu'à ce qu'elle fut accouchée: c'estoient le
pere et mere de Platon. Combien y a il, es histoires, de pareils
cocuages procurez par les Dieus contre les pauvres humains? et des
maris injurieusement descriez en faveur des enfans? En la religion de
Mahumet, il se trouve, par la croyance de ce peuple, assés de
Merlins: assavoir enfans sans pere, spirituels, nays divinement au
ventre des pucelles; et portent un nom qui le signifie en leur langue.
Il nous faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus
estimable que son estre
(le lion, l'aigle, le dauphin ne prisent rien au dessus de leur espece);
et que chacune raporte les qualitez de toutes autres choses à ses
propres qualitez: lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir,
mais c'est tout: car, hors de ce raport et de ce principe, nostre
imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est
impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe
[Image 0230]
au delà.
D'où naissent ces anciennes conclusions: De toutes les formes, la
plus belle est celle de l'homme; Dieu donc est de cette forme. Nul ne
peut estre heureux sans vertu, ny la vertu estre sans raison, et nulle
raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure; Dieu est donc revestu de
l'humaine figure. Ita est informatum, anticipatum mentibus nostris
ut
homini, cum de deo cogitet, forma occurrat humana.
Pourtant disoit plaisamment Xenophanes que, si les animaux se forgent
des dieus, comme il est vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent
certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy
ne dira un oison ainsi: Toutes les pieces de l'univers me regardent;
la terre me sert à marcher, le Soleil à m'esclairer, les estoilles
à m'inspirer leurs influances; j'ay telle commodité des vents, telle
des eaux; il n'est rien que cette voute regarde si favorablement que
moy; je suis le mignon de nature; est-ce pas l'homme qui me traite, qui
me loge, qui me sert?
[p. 533]
c'est pour moy qu'il faict et semer et mouldre; s'il me mange, aussi
faict il bien l'homme son compaignon, et si fay-je moy les vers qui
le
tuent et qui le mangent. Autant en diroit une grue, et plus
magnifiquement encore pour la liberté de son vol et la possession de
cette belle et haute region:
tam blanda conciliatrix et tam sui est lena ipsa natura!
Or donc, par ce mesme trein, pour nous sont les destinées, pour
nous
le monde; il luit, il tonne pour nous; et le createur et les creatures,
tout est pour nous. C'est le but et le point où vise l'université
des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille
ans et plus des affaires celestes: les dieux n'ont agi, n'ont parlé
que pour l'homme; elle ne leur attribue autre consultation et autre
vacation: les voylà contre nous en guerre,
domitosque Herculea manu
Telluris juvenes, unde periculum
Fulgens contremuit domus
Saturni
veteris;
les voicy partisans de noz troubles,
pour nous rendre la pareille de ce que, tant de fois, nous sommes
partisans des leurs,
Neptunus muros magnoque emota tridenti Fundamenta quatit, totamque
a
sedibus urbem
Eruit. Hic Juno Scaeas saevissima portas
Prima
tenet.
Les Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs Dieux
propres, prennent armes en dos le jour de leur devotion, et vont
courant toute leur banlieue, frappant l'air par cy par là atout leurs
glaives, pourchassant ainsin à outrance et bannissant les dieux
estrangiers de leur territoire.
[Image 0230v]
Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité: qui guerit
les chevaux, qui les hommes,
qui la peste,
qui la teigne, qui la tous,
qui une sorte de gale, qui un'autre (adeo minimis etiam rebus prava
relligio inserit deos);
qui faict naistre les raisins, qui les aulx; qui a la charge de la
paillardise, qui de la marchandise
(à chaque
[p. 534]
race d'artisans un dieu),
qui a sa province en oriant et son credit, qui en ponant:
hic illius
arma,
Hic currus fuit.
O sancte Apollo, qui umbilicum certum terrarum obtines!Pallada
Cecropidae, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipilea
colit,
Junonem Sparte Pelopeïadesque Mycenae; Pinigerum Fauni
Maenalis
ora caput; Mars Latio venerandus.
Qui n'a qu'un bourg ou une famille en sa possession;
qui loge seul; qui en compaignie ou volontaire ou necessaire.
Junctaque sunt magno templa nepotis avo.
Il en est de si chetifs et populaires (car le nombre s'en monte
jusques à trante six mille), qu'il en faut entasser bien cinq ou six
à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers:
trois à une porte, celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil;
quatre à un enfant, protecteurs de son maillol, de son boire, de son
manger, de son tetter; aucuns certains, aucuns incertains et doubteux;
aucuns qui n'entrent pas encores en Paradis:
Quos quoniam coeli
nondum dignamur honore, Quas dedimus certe terras habitare sinamus;
Il en est de physiciens, de poetiques, de civils; aucuns, moyens
entre la divine et l'humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous
à Dieu; adorez par certain second ordre d'adoration et diminutif;
infinis en tiltres et offices; les uns bons, les autres mauvais.
Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels: car Chrysippus
estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les dieux
auroyent à finir, sauf Juppiter.
L'homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est il
pas son compatriote?
[p. 535]
Jovis incunabula Creten. Voicy l'excuse que nous donnent, sur la
consideration de ce subject, Scevola, grant Pontife, et Varro,
grand
theologien, en leur temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore
beaucoup de choses vrayes et en croye beaucoup de fausses; cum
veritatem qua liberetur, inquirat, credatur ei expedire, quod
fallitur.
Les yeux humains ne peuvent apercevoir les choses que par les formes
de leur cognoissance.
Et ne nous souvient pas quel sault print le miserable Phaeton pour
avoir voulu manier les renes des chevaux de son pere d'une main
mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et
se froisse de mesme, par sa temerité.
Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le ciel et le
Soleil, que vous respondra elle, sinon de fer ou,
avecq Anaxagoras,
de pierre, et telle estoffe de nostre usage?
S'enquiert on à Zenon que c'est que nature? Un feu, dict-il,
artiste, propre à engendrer, procedant regleement.
Archimedes, maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur
toutes les autres en verité et certitude: Le Soleil, dict-il, est
un
Dieu de fer enflammé. Voylà pas une belle imagination produicte de
la beauté et inevitable necessité des demonstrations geometriques'
Non pourtant si inevitable
et utile que Socrates n'ayt estimé qu'il suffisoit en sçavoir
jusques à pouvoir arpenter la terre qu'on donnoit et recevoit, et
que Poliaenus, qui en avoit esté fameux et illustre docteur, ne les
ayt prises à mespris, comme plaines de fauceté et de vanité
apparente, apres qu'il eust gousté les doux fruicts des jardins
poltronesques d'Epicurus.
Socrates, en Xenophon, sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par
l'antiquité entendu au dessus tous autres és choses celestes et
divines,
dict qu'il se troubla du cerveau, comme font tous hommes qui
perscrutent immodereemant les cognoissances qui ne sont de leur
appartenance. Sur ce qu'il faisoit le Soleil une pierre ardente, il
ne s'advisoit pas qu'une pierre ne luit point au feu, et, qui pis est,
qu'elle s'y consomme; en ce qu'il faisoit un du Soleil et du feu, que
le feu ne noircit pas ceux qu'il regarde; que nous regardons fixement
le feu; que le feu tue les plantes et les herbes. C'est, à l'advis de
Socrates, et au mien aussi, le plus sagement jugé du ciel que n'en
juger point. Platon, ayant à parler des Daimons au Timée: C'est
entreprinse, dict il, qui surpasse nostre portée. Il en faut croire
ces anciens qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison
de
refuser foy aux enfans des Dieux, encore que leur dire ne soit
establi
par raisons necessaires ni
[p. 536]
vraisemblables, puis qu'ils nous respondent de parler de choses
domestiques et familieres.
Voyons si nous avons quelque peu plus de clarté en la cognoissance
des
choses humaines et naturelles. N'est ce pas une ridicule entreprinse,
à celles ausquelles, par nostre propre confession, nostre science ne
peut atteindre, leur aller forgeant
[Image 0231]
un autre corps, et prestant une
forme fauce, de nostre invention: comme il se void au mouvement des
planettes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriver, ny
imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons, du nostre, des
ressors materiels, lourds et corporels:
temo aureus, aurea summae
Curvatura rotae, radiorum argenteus ordo.
Vous diriez que nous avons
eu des cochers, des charpentiers
et des peintres,
qui sont allez dresser là haut des engins à divers mouvemens,
et ranger les rouages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en
couleur autour du fuseau de la necessité, selon Platon:
Mundus domus est maxima rerum,
Quam quinque altitonae fragmine zonae
Cingunt, perquam limbus pictus bis sex signis
Stellimicantibus, altus
in obliquo aethere, lunae
Bigas acceptat.
Ce sont tous songes et
fanatiques folies. Que ne plaist-il un jour à nature nous ouvrir son
sein et nous faire voir au propre les moyens et la conduicte de ses
mouvements, et y preparer nos yeux! O Dieu! quels abus, quels
mescontes nous trouverions en nostre pauvre science:
je suis trompé si elle tient une seule chose droitement en son poinct;
et
m'en partiray d'icy plus ignorant toute autre chose que mon ignorance.
Ay je pas veu en Platon ce divin mot, que nature n'est rien qu'une
poesie oenigmatique? comme peut estre qui diroit une peinture voilée
et tenebreuse, entreluisant d'une infinie varieté de faux jours à
exercer nos conjectures. Latent ista omnia crassis occultata et
circumfusa tenebris, ut nulla acies humani ingenii tanta sit, quae
penetrare in coelum, terram intrare possit.
[p. 537]
Et certes la philosophie n'est qu'une poesie sophistiquée. D'où
tirent ces auteurs anciens toutes leurs authoritez, que des poetes?
Et les premiers furent poetes eux mesmes et la traicterent en leur
art. Platon n'est qu'un poete descousu. Timon l'appelle, par
injure,
grand forgeur de miracles.
Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yvoire où les leurs
naturelles leur manquent, et, au lieu de leur vray teint, en forgent
un
de quelque matiere estrangere; comme elles font des cuisses de drap et
de feutre, et de l'embonpoinct de coton, et, au veu et sçeu d'un
chacun, s'embellissent d'une beauté fauce et empruntée: ainsi faict
la science
(et nostre droict mesme a, dict-on, des fictions legitimes sur
lesquelles il fonde la verité de sa justice):
elle nous donne en payement et en presupposition les choses
qu'elle mesmes
nous aprend estre inventées: car ces epicycles, excentriques,
concentriques,
dequoy l'Astrologie s'aide à conduire le bransle de ses estoilles,
elle nous les donne pour le mieux qu'elle ait sçeu inventer en ce
sujet; comme aussi au reste la philosophie nous
[Image 0231v]
presente, non pas ce
qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus
d'apparence et de gentillesse.
Platon, sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des
bestes: Que ce que nous avons dict soit vray, nous en asseurerions,
si
nous avions sur ce la confirmation d'un oracle; seulement nous
asseurons que c'est le plus vray-semblablement que nous ayons sceu dire.
Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle envoye ses cordages, ses engins
et ses roues. Considerons un peu ce qu'elle dit de nous mesmes et de
nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation,
accession, reculement, ravissement, aux astres et corps celestes,
qu'ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vrayement ils
ont eu
par là raison de l'appeler le petit monde, tant ils ont employé de
pieces et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les
mouvemens qu'ils voyent en l'homme, les diverses functions et facultez
que nous sentons en nous, en combien de parties ont-ils divisé nostre
ame? en combien de sieges logée? à combien d'ordres et estages
ont-ils départy ce pauvre homme, outre les naturels et perceptibles?
et à combien d'offices et de vacations? Ils en font une chose
publique imaginaire. C'est un subject qu'ils tiennent et qu'ils
manient: on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger,
rassembler et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent
pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne
le
peuvent regler, qu'il ne s'y trouve quelque cadence ou quelque son qui
eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et rapieçée
de mille lopins
[p. 538]
faux et fantastiques.
Et ce n'est pas raison de les excuser. Car, aux peintres, quand ils
peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées,
nous leur condonons qu'ils nous en rapportent seulement quelque
marque
legiere; et, comme de choses ignorées, nous contentons d'un tel quel
ombrage et feinte. Mais quand ils nous tirent apres le naturel en
un
subject qui nous est familier et connu, nous exigeons d'eux une
parfaicte et exacte representation des lineamens et des couleurs, et
les mesprisons s'ils y faillent.
Je sçay bon gré à la garse Milesienne qui, voyant le philosophe
Thales s'amuser continuellement à la contemplation de la voute
celeste et tenir tousjours les yeux eslevez contremont, luy mit en son
passage quelque chose à le faire broncher, pour l'advertir qu'il
seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les
nues, quand il auroit prouveu à celles qui estoient à ses pieds.
Elle lui conseilloit certes bien de regarder plustost à soy qu'au
ciel.
Car, comme dict Democritus par la bouche de Cicero,
Quod est ante
pedes, nemo spectat; coeli scrutantur plagas.
Mais nostre condition porte que la cognoissance de ce que nous avons
entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus
des
nues, que
[Image 0232]
celle des astres.
Comme dict Socrates en Platon, qu'à quiconque se mesle de la
philosophie, on peut faire le reproche que faict cete femme à Thales,
qu'il ne void rien de ce qui est devant luy. Car tout philosophe
ignore ce que faict son voisin, ouy et ce qu'il faict luy-mesme, et
ignore ce qu'ils sont tous deux, ou bestes ou hommes.
Ces gens icy, qui trouvent les raisons de Sebond trop
foibles, qui n'ignorent
rien, qui gouvernent le monde, qui sçavent tout,
Quae mare
compescant causae; quid temperet annum;
Stellae sponte sua jussaeve
vagentur et errent;
Quid premat obscurum Lunae, quid proferat orbem;
Quid velit et possit rerum concordia discors;
n'ont ils pas
quelquesfois sondé, parmy leurs livres, les difficultez qui se
presentent à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien que le
doigt se meut, et que le pied se meut; qu'aucunes parties se branslent
[p. 539]
d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres, nous les agitons
par nostre ordonnance; que certaine apprehension engendre la rougeur,
certaine autre la palleur; telle imagination agit en la rate seulement,
telle autre au cerveau; l'une nous cause le rire, l'autre le
pleurer;
telle autre transit et estonne tous nos sens, et arreste le mouvement
de nos membres.
A tel object l'estomach se souleve; à tel autre, quelque partie
plus
basse.
Mais comme une impression spirituelle face une telle faucée dans un
subject massif et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces
admirables ressorts, jamais homme ne l'a sçeu.
Omnia incerta ratione et in naturae majestate abdita, dict Pline;
et
Saint Augustin: Modus quo corporibus adhaerent spiritus, omnino
mirus
est, nec comprehendi ab homine potest: et hoc ipse homo est.
Et si ne le met on pas pourtant en doute, car les opinions des
hommes
sont receues à la suitte des creances anciennes, par authorité et à
credit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme un jargon
ce qui en est communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son
bastiment et attelage d'argumens et de preuves, comme un corps ferme et
solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire,
chacun,
à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de
tout ce que peut sa raison, qui est un util soupple, contournable et
accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit
en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guere de
choses,
c'est que les communes impressions,
[Image 0232v]
on ne les essaye jamais; on n'en
sonde point le pied, où gist la faute et la foiblesse; on ne debat
que
sur les branches; on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a
esté
ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dit qui
vaille, mais s'il a dit ainsin ou autrement. Vrayement c'estoit bien
raison que cette bride et contrainte de la liberté de nos jugements,
et cette tyrannie de nos creances, s'estandit jusques aux escholes et
aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote; c'est
religion de debatre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à
Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est à
l'avanture autant fauce qu'une autre. Je ne sçay pas pourquoy je
n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes
d'Epicurus, ou le plain et le vuide de Leucippus et Democritus, ou
l'eau de Thales, ou l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de
Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny de
Parmenides, ou l'un de Musaeus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus,
ou
les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié
d'Empedocles,
[p. 540]
ou le feu de Heraclitus,
ou toute autre opinion de cette confusion
infinie d'advis et de sentences que produit cette belle raison humaine
par sa certitude et clairvoyance en tout ce dequoy elle se mesle, que
je feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des
choses
naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere,
forme et privation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité
mesme cause de la production des choses? La privation, c'est une
negative; de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des
choses qui sont? Cela toutesfois ne s'auseroit esbranler, que pour
l'exercice de la Logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute,
mais pour defendre l'auteur de l'eschole des objections estrangeres:
son authorité, c'est le but au delà duquel il n'est pas permis de
s'enquerir. Il est bien aisé, sur des
[Image 0233]
fondemens avouez, de bastir ce
qu'on veut: car, selon la loy et ordonnance de ce commencement, le
reste
des pieces du bastiment se conduit ayséement, sans se démentir. Par
cette voye nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à
boule veue: car nos maistres praeoccupent et gaignent avant main
autant
de lieu en nostre creance qu'il leur en faut pour conclurre apres ce
qu'ils veulent, à la mode des Geometriens, par leurs demandes
avouées:
le consentement et approbation que nous leur prestons leur donnant
dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyroueter à
leur
volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre
maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample
et si aisé que, par iceux, il nous pourra monter, s'il veut,
jusques
aux nues. En cette pratique et negotiation de science, nous avons
pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert
doit
estre creu en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de
la signification des mots; le rhetoricien emprunte du dialecticien les
lieux des arguments; le poete, du musicien les mesures; le geometrien,
de l'arithmeticien les proportions; les metaphysiciens prennent pour
fondement les conjectures de la physique. Car chasque science a ses
principes presupposez par où le jugement humain est bridé de toutes
parts. Si vous venez à choquer cette barriere en laquelle gist la
principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche,
qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes. Or n'y
peut-il avoir des principes aux hommes, si la divinité ne les leur a
revelez: de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu, et la
fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combatent par
presupposition, il leur faut presupposer, au contraire, le mesme
axiome
dequoy on debat. Car toute presupposition humaine et toute
enunciation
a autant
[p. 541]
d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la
[Image 0233v]
difference.
Ainsin il les faut toutes mettre à la balance; et premierement les
generalles, et celles qui nous tyrannisent.
L'impression de la certitude est un certain tesmoignage de folie et
d'incertitude extreme; et n'est point de plus folles gens, ni moins
philosophes, que les philodoxes de Platon.
Il faut sçavoir si le feu est chaut, si la neige est blanche, s'il
y
a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quand à ces
responces dequoy il se faict des contes anciens, comme à celuy qui
mettoit en doubte la chaleur, à qui on dict qu'il se jettast dans le
feu; à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mit dans
le
sein: elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils
nous eussent laissé en nostre estat naturel, recevans les apparences
estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens, et
nous
eussent laissé aller apres nos appetits simples et reglez par la
condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi;
mais c'est d'eux que nous avons appris de nous rendre juges du monde;
c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est
contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de
la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout, par le moyen de
laquelle tout se sçait et connoit. Cette response seroit bonne parmy
les Canibales, qui jouissent l'heur d'une longue vie, tranquille et
paisible sans les preceptes d'Aristote, et sans la connoissance du nom
de la physique. Cette response vaudroit mieux à l'adventure et auroit
plus de fermeté que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison
et de leur invention. De cette-cy seroient capables avec nous tous
les
animaux et tout ce où le commandement est encor pur et simple de la
loy naturelle; mais eux, ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me
dient: Il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin; il faut
qu'ils
me dient si, ce que je pense sentir, je le sens pourtant en effect;
et,
si je le sens, qu'ils me dient apres pourquoy je le sens, et
comment,
et quoy; qu'ils me dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans
de la chaleur, du froid, les qualitez de celuy qui agit et de celuy qui
souffre; ou qu'ils me quittent leur profession, qui
[Image 0234]
est de ne recevoir
ny approuver rien que par la voye de la raison: c'est leur touche à
toutes sortes d'essais; mais certes c'est une touche pleine de
fauceté,
d'erreur, de foiblesse et defaillance. Par où la voulons nous mieux
esprouver que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant de soy,
à peine sera-elle propre à juger des choses estrangeres; si elle
connoit quelque chose, au-moins sera ce son estre et son domicile.
Elle
est en l'ame, et partie ou effect d'icelle: car la vraye raison et
essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle
loge dans le sein de Dieu; c'est là son giste et sa retraite, c'est
de là où elle part
[p. 542]
quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon, comme
Pallas saillit de la teste de son pere pour se communiquer au monde.
Or voyons ce que l'humaine raison nous a appris de soy et de l'ame;
non de l'ame en general, de la quelle quasi toute la philosophie rend
les corps celestes et les premiers corps participans; ny de celle que
Thales attribuoit aux choses mesmes qu'on tient inanimées, convié
par la consideration de l'aimant, mais de celle qui nous appartient,
que nous devons mieux cognoistre.
Ignoratur enim quae sit natura animaï,
Nata sit, an contra
nascentibus insinuetur,
Et simul intereat nobiscum morte dirempta,
An
tenebras orci visat vastasque lacunas,
An pecudes alias divinitus
insinuet se.
A Crates et Dicaearchus, qu'il n'y en avoit du tout point, mais
que
le corps s'esbranloit ainsi d'un mouvement naturel; à Platon, que
c'estoit une substance se mouvant de soy-mesme; à Thales, une nature
sans repos; à Asclepiades, une exercitation des sens; à Hesiodus et
Anaximander, chose composée de terre et d'eau; à Parmenides, de
terre et de feu; à Empedocles, de sang,
Sanguineam vomit ille
animam;
à Possidonius, Cleantes et Galen, une chaleur ou complexion
chaleureuse,
Igneus est ollis vigor, et coelestis origo;
à
Hypocrates, un esprit
[Image 0234v]
espandu par le corps; à Varro, un air receu
par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au coeur et espandu par
tout le corps; à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens; à
Heraclides Ponticus, la lumiere; à Xenocrates et aux Aegyptiens,
un nombre mobile; aux Chaldées, une vertu sans forme determinée,
habitum quemdam vitalem corporis esse,
Harmoniam Graeci quam dicunt.
[p. 543]
N'oublions pas Aristote: ce qui naturellement fait mouvoir le corps,
qu'il nomme entelechie; d'une autant froide invention que nulle autre,
car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de
l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la
meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose
qu'ils n'entendoient pas.
Et, apres tout ce denombrement d'opinions:
Harum sententiarum quae
vera sit, deus aliquis viderit, dict Cicero.
Je connoy par moy, dict Saint Bernard, combien Dieu est
incomprehensible, puis que, les pieces de mon estre propre, je ne les
puis comprendre.
Heraclytus, qui tenoit tout estre plein d'ames et de daimons,
maintenoit pourtant qu'on ne pouvoit aller tant avant vers la
cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriver, si profonde estre son
essence.
Il n'y a pas moins de dissention ny de debat à la loger. Hipocrates
et Hierophilus la mettent au ventricule du cerveau; Democritus et
Aristote, par tout le corps,
Ut bona saepe valetudo cum dicitur esse
Corporis, et non est tamen
haec pars ulla valentis;
Epicurus, en l'estomac,
Hic exultat enim pavor ac metus, haec loca circum
Loetitiae mulcent.
Les Stoiciens, autour et dedans le coeur; Erasistratus, joignant
la
membrane de l'epicrane; Empedocles, au sang; comme aussi Moyse, qui
fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel
leur ame est jointe; Galen a pensé que chaque partie du corps ait son
ame; Strato l'a logée entre les deux sourcils.
Qua facie quidem sit animus, aut ubi habitet, ne quaerendum quidem
est, dict Cicero. Je laisse volontiers à cet homme ses mots
propres.
Irois-je alterer à l'eloquence son parler? Joint qu'il y a peu
d'acquest à desrober la matiere de ses inventions: elles sont et peu
frequentes, et peu roides, et peu ignorées.
Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente autour du coeur,
comme
les autres de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce,
dit-il, que, quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la
main sur l'estomac; et quand nous voulons prononcer
ego,
qui signifie
moy,
nous baissons
[Image 0235]
vers l'estomac la machouere d'embas. Ce lieu ne se doit
passer
[p. 544]
sans remerquer la vanité d'un si grand personnage. Car, outre ce
que
ces considerations sont d'elles mesmes infinimant legieres, la
derniere ne preuve que aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en cet
endroit là. Il n'est jugement humain, si tendu, qui ne sommeille
par fois.
Que craignons nous à dire? Voylà les Stoiciens, peres de l'humaine
prudence, qui treuvent que l'ame d'un homme accablé sous une ruine,
traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouvant demesler de la
charge, comme une souris prinse à la trapelle. Aucuns tienent que le
monde fut faict pour donner corps, par punition, aux esprits decheus,
par leur faute, de la pureté en quoy ils avoyent esté creés, la
premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle; et que, selon qu'ils
se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les
incorpore
plus ou moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de
tant de matiere creée. Mais l'esprit qui fut, pour sa peine, investi
du corps du soleil, devoit avoir une mesure d'alteration bien rare et
particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en
esblouyssement: comme dict Plutarque de la teste des histoires, qu'à
la mode des chartes l'orée des terres cognues est saisie de marets,
forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voilà pourquoy les
plus grossieres et pueriles ravasseries se trouvent plus en ceux qui
traittent les choses plus hautes et plus avant, s'abysmants en leur
curiosité et presomption. La fin et le commencement de science se
tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon
en ses nuages poetiques; voyez chez luy le jargon des Dieux. Mais à
quoy songeoit-il quand il
definit l'homme un animal à deux pieds, sans plume: fournissant à
ceus qui avoient envie de se moquer de luy une plaisante occasion: car,
ayans plumé un chapon vif, ils l'aloient nommant l'homme de Platon.
Et quoy les Epicuriens? de quelle simplicité estoyent ils allez
premierement imaginer que leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps
ayants quelque pesanteur et un mouvement naturel contre bas, eussent
basti le monde; jusques à ce qu'ils fussent avisez par leurs
adversaires que, par cette description, il n'estoit pas possible
qu'elles se joignissent et se prinsent l'une à l'autre, leur cheute
estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des
lignes parallelles? Parquoy, il fut force qu'ils y adjoutassent
depuis
un mouvement de costé, fortuite, et qu'ils fournissent encore à
leurs atomes des queues courbes et crochues, pour les rendre aptes à
s'atacher et se coudre.
Et lors mesme, ceux qui les poursuyvent de cette autre consideration,
les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont, par sort, formé
tant
[p. 545]
de sortes de figures, pour quoy ne se sont ils jamais rencontrez à
faire une maison, un soulier? Pour quoy, de mesme, ne croid on qu'un
nombre infini de lettres grecques versées emmy la place, seroyent pour
arriver à la contexture de l'Iliade? Ce qui est capable de raison,
dict Zeno, est meilleur que ce qui n'en est point capable: il n'est
rien meilleur que le monde; il est donc capable de raison. Cotta, par
cette mesme argumentation, faict le monde mathematicien; et le faict
musicien et organiste par cette autre argumentation, aussi de Zeno:
Le tout est plus que la partie; nous sommes capables de sagesse et
parties du monde: il est donc sage.
Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens faux seulement,
mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant
d'ignorance que d'imprudence, és reproches que les philosophes se font
les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions et de leurs
sectes.
Qui fagoteroit suffisammant un amas des asneries de l'humaine prudence,
il diroit merveilles. J'en assemble volontiers comme une montre, par
quelque biais non moins utile à considerer que les opinions saines et
moderées.
Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l'homme, de son sens
et de sa raison, puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté
si haut l'humaine suffisance, il s'y trouve des deffauts si apparens
et
si grossiers. Moy, j'ayme mieux croire qu'ils
[Image 0235v]
ont traité la science
casuellement, ainsi qu'un jouet à toutes mains, et se sont esbatus de
la raison comme d'un instrument vain et frivole, mettant en avant
toutes sortes d'inventions et de fantasies, tantost plus tendues,
tantost plus laches. Ce mesme Platon qui definit l'homme comme une
poule, il dit ailleurs, apres Socrates, qu'il ne sçait à la verité
que c'est que l'homme, et que c'est l'une des pieces du monde d'autant
difficile connoissance. Par cette varieté et instabilité d'opinions,
ils nous menent comme par la main, tacitement, à cette resolution de
leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousjours
leur avis en visage descouvert et apparent; ils l'ont caché tantost
sous des umbrages fabuleux de la Poesie, tantost soubs quelque autre
masque: car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue
n'est pas tousjours propre à nostre estomac: il la faut assecher,
alterer et corrompre: ils font de mesmes: ils obscurcissent par fois
leurs naïfves opinions et jugemens,
et les falsifient,
pour s'accommoder à l'usage publique. Ils ne veulent pas faire
profession expresse d'ignorance et de l'imbecillité de la raison
humaine,
pour ne faire peur aux enfans;
mais ils nous la descouvrent assez soubs l'apparence d'une science
trouble et inconstante.
[p. 546]
Je conseillois, en Italie, à quelqu'un qui estoit en peine de parler
Italien, que, pourveu qu'il ne cerchast qu'à se faire entendre,
sans
y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers
mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François,
Espaignols
ou Gascons, et qu'en y adjoustant la terminaison Italienne, il ne
faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou
Romain, ou Venitien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre
à quelqu'une de tant de formes. Je dis de mesme de la Philosophie;
elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos
songes et resveries s'y trouvent. L'humaine
[Image 0236]
phantasie ne peut rien
concevoir en bien et en mal qui n'y soit.
Nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo
philosophorum.
Et j'en laisse plus librement aller mes caprices en public: d'autant
que, bien qu'ils soyent nez chez moy et sans patron, je sçay qu'ils
trouveront leur relation à quelque humeur ancienne; et ne faudra
quelqu'un de dire: Voylà d'où il le print!
Mes meurs sont naturelles; je n'ay point appellé à les bastir le
secours d'aucune discipline. Mais, toutes imbecilles qu'elles sont,
quand l'envie m'a pris de les reciter, et que, pour les faire sortir
en
publiq un peu plus decemment, je me suis mis en devoir de les assister
et de discours et d'exemples, ce a esté merveille à moy mesmes de
les
rencontrer, par cas d'adventure, conformes à tant d'exemples et
discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, je ne l'ay
appris qu'apres qu'elle est exploitée et employée. Nouvelle
figure:
un philosophe impremedité et fortuite'
Pour revenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerveau,
l'ire au coeur et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç'a
esté plustost une interpretation des mouvemens de l'ame, qu'une
division et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'un corps en
plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est,
que c'est tousjours une ame qui, par sa faculté, ratiocine, se
souvient, comprend, juge, desire et exerce toutes ses autres operations,
par divers instrumens du corps (comme le nocher gouverne son navire
selon l'experience qu'il en a, ores tendant ou lachant une corde,
ores
haussant l'antenne ou remuant l'aviron, par une seule puissance
conduisant divers effets); et qu'elle loge au cerveau: ce qui apert de
ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offencent
incontinent les facultez de l'ame; de là il n'est pas inconvenient
qu'elle s'escoule par le reste du corps:
[p. 547]
medium non deserit unquam Coeli Phoebus iter; radiis tamen omnia
lustrat;
comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances et
en remplit le monde:
Caetera pars animae per totum dissita corpus
Paret, et ad numen mentis nomenque movetur.
Aucuns ont dit qu'il y
avoit une ame generale, comme un grand corps, duquel toutes les ames
particulieres estoyent extraictes et s'y en retournoyent, se remeslant
tousjours à cette matiere universelle,
Deum namque ire per omnes
Terrasque tractusque maris coelumque profundum:
[Image 0236v]
Hinc pecudes,
armenta, viros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem
arcessere vitas;
Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri
Omnia:
nec morti esse locum;
d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y
resjoindre et r'atacher; d'autres, qu'elles estoyent produites de la
substance divine; d'autres, par les anges, de feu et d'air. Aucuns,
de
toute ancienneté; aucuns sur l'heure mesme du besoing. Aucuns les
font descendre du rond de la Lune et y retourner. Le commun des
anciens, qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'une pareille
maniere et production que toutes autres choses naturelles, argumentans
cela par la ressemblance des enfans aux peres,
Instillata patris virtus tibi:
Fortes creantur fortibus et bonis,
et
qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du
corps, mais encores une ressemblance d'humeurs, de complexions et
inclinations de l'ame:
[p. 548]
Denique cur acris violentia triste leonum
Seminium sequitur; dolus
vulpibus, et fuga cervis
A patribus datur, et patrius pavor incitat
artus;
Si non certa suo quia semine seminioque
Vis animi pariter
crescit cum corpore toto?
que la dessus se fonde la justice divine,
punissant aux enfans la faute des peres; d'autant que la contagion des
vices paternels est aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le
desreglement de leur volonté les touche. Davantage, que, si les ames
venoyent d'ailleurs que d'une suite naturelle, et qu'elles eussent
esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de
leur estre premier, attendu les naturelles facultez, qui lui sont
propres, de discourir, raisonner et se souvenir:
[Image 0237]
si in corpus nascentibus insinuatur,
Cur superante actam aetatem
meminisse nequimus,
Nec vestigia gestarum rerum ulla tenemus?
Car, pour faire valoir la condition de nos ames comme nous voulons, il
les faut presupposer toutes sçavantes lors qu'elles sont en leur
simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté
telles, estant exemptes de la prison corporelle, aussi bien avant que
d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres qu'elles en
seront
sorties. Et de ce sçavoir, il faudroit qu'elles se ressouvinssent
encore estant au corps, comme disoit Platon que ce que nous aprenions
n'estoit qu'un ressouvenir de ce que nous avions sçeu: chose que
chacun, par experience, peut maintenir estre fauce: en premier lieu,
d'autant qu'il ne nous ressouvient justement que de ce qu'on nous
apprend,
et que, si la memoire faisoit purement son office, au-moins nous
suggereroit elle quelque traict outre l'aprentissage. Secondement, ce
qu'elle sçavoit, estant en sa pureté, c'estoit une vraye science,
connoissant les choses comme elles sont par sa divine intelligence, là
où icy on luy faict recevoir la mensonge et le vice, si on l'en
instruit! En-quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image
et
conception n'ayant jamais logé en elle. De dire que la prison
corporelle estouffe de maniere ses facultez naifves qu'elles y sont
toutes esteintes, cela est premierement contraire à cette autre
creance, de reconnoistre ses forces si grandes, et les operations que
les hommes en sentent en cette vie,
[p. 549]
si admirables, que d'en avoir conclud cette divinité et aeternité
passée, et l'immortalité a-venir:
Nam, si tantopere est animi mutata potestas
Omnis ut actarum
exciderit
retinentia rerum,
Non, ut opinor, ea ab leto jam longior errat.
[Image 0237v]
En outre, c'est icy, chez nous, et non ailleurs, que doivent estre
considérés les forces et les effects de l'ame; tout le reste de ses
perfections luy est vain et inutile: c'est de l'estat present que
doit
estre payée et reconnue toute son immortalité, et de la vie de
l'homme qu'elle est contable seulement. Ce seroit injustice de luy
avoir
retranché ses moyens et ses puissances; de l'avoir desarmée, pour,
du
temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du
temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le jugement
et
une condemnation de durée infinie et perpetuelle; et de s'arrester à
la consideration d'un temps si court, qui est à l'avanture d'une ou
de
deux heures, ou, au pis aller, d'un siecle, qui n'a non plus de
proportion à l'infinité qu'un instant; pour, de ce moment
d'intervalle, ordonner et establir definitivement de tout son estre.
Ce
seroit une disproportion inique de tirer une recompense eternelle en
consequence d'une si courte vie.
Platon, pour se sauver de cet inconvenient, veut que les païemens
futurs se limitent à la durée de cent ans relativement à l'humaine
durée; et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles.
Par ainsin ils jugeoient que sa generation suyvoit la commune
condition des choses humaines, comme aussi sa vie, par l'opinion
d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receue, suyvant ces
belles apparences; qu'on la voyoit naistre à mesme que le corps en
estoit capable; on voyoit eslever ses forces comme les corporelles; on
y reconnoissoit la foiblesse de son enfance, et, avec le temps, sa
vigeur et sa maturité; et puis sa declination et sa vieillesse, et
en fin sa decrepitude,
gigni pariter cum corpore, et una
Crescere
sentimus, paritérque senescere mentem.
Ils l'apercevoyent capable de
diverses passions et agitée de plusieurs mouvemens penibles, d'où
elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d'alteration et de
changement, d'alegresse, d'assopissement et de langueur, subjecte à
ses
maladies et aux offences, comme l'estomac ou le pied,
[p. 550]
[Image 0238]
mentem sanari, corpus ut aegrum
Cernimus, et flecti medicina posse
videmus;
esblouye et troublée par la force du vin; desmue de son assiete par
les vapeurs d'une fievre chaude; endormie par l'application d'aucuns
medicamens, et reveillée par d'autres:
corpoream naturam animi esse necesse est,
Corporeis quoniam telis
ictuque laborat.
On luy voyoit estonner et renverser toutes ses facultez par la seule
morsure d'un chien malade, et n'y avoir nulle si grande fermeté de
discours,
nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique,
nulle contention de ses forces, qui la peut exempter de la subjection
de ces accidens; la salive d'un chetif mastin, versée sur la main de
Socrates, secouer toute sa sagesse et toutes ses grandes et si
reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il ne restat aucune
trace de sa connoissance premiere:
vis animaï
Conturbatur, et divisa seorsum
Disjectatur,
eodem illo distracta veneno;
et ce venin ne trouver non plus de resistance en cette ame qu'en celle
d'un enfant de quatre ans; venin capable de faire devenir toute la
philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée; si que
Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peut
souffrir la veue d'un miroir, ou de l'eau, accablé d'espouvantement
et d'effroy, quand il seroit tombé, par la contagion d'un chien
enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie:
vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes aequore
salso Ventorum ut validis fervescunt viribus undae.
[p. 551]
Or, quant à ce point, la philosophie a bien armé l'homme, pour la
souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou, si elle couste
trop à trouver, d'une deffaite infallible, en se desrobant
[Image 0238v]
tout à
fait du sentiment; mais ce sont moyens qui servent à une ame estant
à
soy et en ses forces, capable de discours et de deliberation; non pas
à cet inconvenient où, chez un philosophe, une ame devient l'ame d'un
fol, troublée, renversée et perdue: ce que plusieurs occasions
produisent, comme une agitation trop vehemente que, par quelque forte
passion, l'ame peut engendrer en soy mesme, ou une blessure en certain
endroit de la persone, ou une exhalation de l'estomac nous jectant à
un esblouissement et tournoyement de teste,
morbis in corporis, avius errat
Saepe animus: dementit enim, deliraque
fatur;
Interdumque gravi Lethargo fertur in altum
Aeternumque
soporem, oculis nutuque cadenti.
Les philosophes n'ont, ce me semble, guiere touché cette corde.
Non plus qu'une autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme
toujours en la bouche pour consoler nostre mortelle condition: Ou
l'ame est mortelle, ou immortelle. Si mortelle, elle sera sans peine;
si
immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent jamais l'autre
branche: Quoy, si elle va en empirant? et laissent aux poetes les
menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent un beau jeu.
Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours.
Je reviens à la premiere.
Cette ame pert le goust du souverain bien Stoïque, si constant et
si
ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit et
quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi, par la
vanité de l'humaine raison, que le meslange et societé de deux pieces
si diverses, comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable:
Quippe etenim mortale aeterno jungere, et una
Consentire putare, et
fungi mutua posse,
Desipere est. Quid enim diversius esse putandum
est,
Aut magis inter se disjunctum discrepitansque,
Quam mortale
quod est, immortali atque perenni
Junctum, in concilio saevas
tolerare
procellas?
[p. 552]
Davantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le corps,
simul aevo fessa fatiscit:
ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez: car il
estime que c'est une defaillance et cheute de l'ame aussi bien que du
corps: Contrahi animum et quasi labi putat atque concidere.
Et ce, qu'on apercevoit en aucuns sa force et sa vigueur se maintenir
en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diversité des maladies,
comme on void les hommes en cette extremité maintenir qui un sens, qui
un autre, qui l'ouir, qui le fleurer, sans
[Image 0239]
alteration; et ne se voit
point d'affoiblissement si universel, qu'il n'y reste quelques
parties
entieres et vigoureuses:
Non alio pacto quam si, pes cum dolet aegri,
In nullo caput interea
sit forte dolore.
La veue de nostre jugement se rapporte à la
verité, comme faict l'oeil du chat-huant à la splendeur du Soleil,
ainsi que dit Aristote. Par où le sçaurions nous mieux convaincre
que par si grossiers aveuglemens en une si apparente lumiere?
Car l'opinion contraire de l'immortalité de l'ame,
laquelle Cicero dict avoir esté premierement introduitte, au moins du
tesmoignage des livres, par Pherecydes Syrus, du temps du Roy
Tullus (d'autres en attribuent l'invention à Thales, et autres à
d'autres),
c'est la partie de l'humaine science traictée avec plus de reservation
et de doute. Les dogmatistes les plus fermes sont contraints en cet
endroict principalement de se rejetter à l'abry des ombrages de
l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subject:
non plus que tous les anciens en general, qui le manient d'une
vacillante creance: rem gratissimam promittentium magis quam
probantium.
Il s'est caché soubs le nuage de paroles et sens difficiles et non
intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à debattre sur
son jugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette
opinion plausible: l'une que, sans l'immortalité des ames, il n'y
auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est
une consideration de merveilleux credit au monde; l'autre que c'est
une
tres-utile impression,
comme dict Platon,
que les vices, quand ils se desroberont
[p. 553]
à la veue obscure et incerteine de l'humaine justice, demeurent
tousjours en butte à la divine, qui les poursuivra, voire apres la
mort des coupables.
Un soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourveu
par
toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps sont les
sepultures; pour la conservation du nom, la gloire. Il a employé
toute
son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à
s'estançonner par ses inventions. L'ame, par son trouble et sa
foiblesse ne pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts
des consolations, esperances et fondemens en des circonstances
estrangeres où elle s'attache et se plante; et, pour legers et
fantastiques que son invention les luy forge, s'y repose plus
seurement
qu'en soy et plus volontiers.
Mais les plus ahurtez à cette si juste et claire persuasion de
l'immortalité de nos esprits, c'est merveille comme ils se sont
trouvez
courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces:
Somnia sunt non docentis, sed optantis, disoit un ancien.
L'homme peut reconnoistre, par ce tesmoignage, qu'il doit à la
fortune et au rencontre la verité qu'il descouvre luy seul, puis que,
lors mesme qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la
saisir
et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en prevaloir.
Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance,
autant vrayes que fauces, sont subjectes à incertitude et debat.
[Image 0239v]
C'est pour le chastiement de nostre fierté, et instruction de nostre
misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion
de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son
assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est
que vanité et folie: l'essence mesme de la verité, qui est uniforme
et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la
corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que
l'homme preigne de soy, Dieu permet qu'il arrive tousjours à cette
mesme confusion, de la quelle il nous represente si vivement l'image
par le juste chastiement dequoy il batit l'outrecuidance de Nembrot et
aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa Pyramide:
Perdam sapientiam sapientium et prudentiam prudentium reprobabo.
La diversité d'ydiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouvrage,
qu'est-ce autre chose que cette infinie et perpetuelle altercation et
discordance d'opinions et de raisons qui accompaigne et embrouille le
vain bastiment de l'humaine science.
Et l'embrouille utillement. Qui nous tiendroit, si nous avions un
grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir:
Ipsa
utilitatis
[p. 554]
occultatio aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio.
Jusques à quel poinct de presomption et d'insolence ne portons nous
nostre aveuglement et nostre bestise?
Mais, pour reprendre mon propos, c'estoit vrayment bien raison que
nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la
verité d'une si noble creance, puis que de sa seule liberalité nous
recevons le fruit de l'immortalité, lequel consiste en la jouyssance
de la beatitude eternelle.
Confessons ingenuement que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car
leçon n'est ce pas de nature et de nostre raison. Et qui retentera
son
estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilege divin;
qui
verra l'homme sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté
qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et
devons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus
Chrestiennement. Ce que ce philosophe Stoïcien dict tenir du
fortuite consentement de la voix populere, valoit il pas mieux qu'il
le tinst de Dieu? Cum de animarum aeternitate disserimus, non
leve
momentum apud nos habet consensus hominum aut timentium inferos, aut
colentium. Utor hac publica persuasione.
Or la foiblesse des argumens humains sur ce subject se connoit
singulierement par les fabuleuses circonstances qu'ils ont adjoustées
à la suite de cette opinion, pour trouver de quelle condition estoit
cette nostre immortalité.
Laissons les Stoïciens--
usuram nobis largiuntur tanquam cornicibus:
diu mansuros aïunt animos; semper, negant--qui donnent aux ames une
vie au delà de ceste cy, mais finie.
La plus universelle et plus receue opinion, et qui dure jusques à
nous en divers lieux, ç'a esté celle de laquelle on fait autheur
Pythagoras, non? qu'il en fust le premier inventeur, mais d'autant
qu'elle receut beaucoup de poix et de credit par l'authorité de son
approbation: c'est que les ames, au partir de nous, ne faisoient que
rouler de l'un corps à un autre, d'un lyon à un cheval, d'un cheval
à un Roy, se promenants ainsi sans cesse de maison en maison.
Et luy disoit se souvenir avoir esté Aethalides, depuis Euphorbus,
en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras,
ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adjoustoyent aucuns que
ces ames remontent au ciel par fois et apres en devallent encores:
[p. 555]
O pater, anne aliquas ad coelum hinc ire putandam est sublimes
animas
iterumque ad tarda reverti Corpora? Quae lucis miseris tam dira
cupido? Origene les faict aller et venir eternellement du bon au
mauvais estat. L'opinion que Varro recite, est qu'en
440 ans de revolution elles se rejoignent à leur
premier corps; Chrysippus, que cela doit advenir apres certain espace
de temps non limité. Platon, qui dict tenir de Pindare et de
l'ancienne poesie cette creance des infinies vicissitudes de mutation
ausquelles l'ame est preparée, n'ayant ny les peines ny les
recompenses en l'autre monde que temporelles, comme sa vie en
cestuy-cy
n'est que temporelle, conclud en elle une singuliere science des
affaires du ciel, de l'enfer et d'icy où elle a passé, repassé et
séjourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voici
son
progres ailleurs: Qui a bien vescu, il se rejoint à l'astre auquel
il
est assigné; qui mal, il passe en femme, et si, lors mesme, il ne se
corrige point, il se rechange en beste de condition convenable à ses
meurs vicieuses, et ne verra fin à ses punitions qu'il ne soit revenu
à sa naïfve constitution, s'estant par la force de la raison défaict
des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy.
[Image 0240]
Mais je ne veux oublier l'objection que font à cette transmigration
de corps à un'autre les Epicuriens. Elle est plaisante. Ils
demandent quel ordre il y auroit si la presse des mourans venoit à
estre plus grande que des naissans, car les ames deslogées de leur
giste seroient à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce
nouvel estuy. Et demandent aussi à quoy elles passeroient leur temps,
ce pendant qu'elles attendroient qu'un logis leur fut apresté. Ou,
au
rebours, s'il naissoit plus d'animaux qu'il n'en mourroit, ils disent
que les corps seroient en mauvais party, attendant l'infusion de leur
ame, et en adviendroit qu'aucuns d'iceus se mourroient avant que
d'avoir esté vivans:
Denique connubia ad veneris partusque ferarum
Esse animas praesto deridiculum esse videtur,
Et spectare immortales
mortalia membra
Innumero numero, certaréque praeproperanter
Inter
se,
quae prima potissimaque insinuetur.
D'autres ont arresté l'ame au
corps des trespassez pour en animer les serpents, les vers et autres
bestes qu'on dit s'engendrer de la corruption
[p. 556]
de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la divisent en une
partie mortelle et l'autre immortelle. Autres la font corporelle,
et
ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle, sans science et
sans cognoissance. Il y en a aussi qui ont estimé que des ames des
condamnez il s'en faisoit des diables
(et aulcuns des nostres l'ont ainsi jugé);
comme Plutarque pense qu'il se face des dieux de celles qui sont
sauvées; car il est peu de choses que cet autheur là establisse
d'une
façon de parler si resolue qu'il faict cette-cy, maintenant par tout
ailleurs une maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer (dit-il)
et croire fermement que les ames des hommes vertueux selon nature et
selon justice divine, deviennent d'hommes, saincts; et de saincts,
[Image 0240v]
demy-dieux; et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaitement, comme
és
sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans delivrez de toute
passibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aucune
ordonnance civile, mais à la verité et selon raison vray-semblable,
dieux entiers et parfaits, en recevant une fin tres-heureuse et
tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy qui est des plus retenus
pourtant et moderez de la bande, s'escarmoucher avec plus de hardiesse
et nous conter ses miracles sur ce propos, je le renvoye à son
discours de la Lune et du Daemon de Socrates, là où, aussi
evidemment qu'en nul autre lieu, il se peut adverer les mysteres de la
philosophie avoir beaucoup d'estrangetez communes avec celles de la
poesie: l'entendement humain se perdant à vouloir sonder et
contreroller toutes choses jusques au bout; tout ainsi comme, lassez
et
travaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en
enfantillage. Voylà les belles et certaines instructions que nous
tirons de la science humaine sur le subject de nostre ame. Il n'y a
point moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties
corporelles. Choisissons en un ou deux exemples, car autrement nous
nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs
medecinales.
Sçachons si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les
hommes se produisent les uns des autres.
Car, quant à leur premiere production, ce n'est pas merveille si, en
chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et
dissipe.
Archelaus le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon
selon Aristoxenus, disoit et les hommes et les animaux avoir esté
faicts d'un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre.
Pithagoras dict nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang;
Platon, l'escoulement de la moelle de l'espine du dos, ce qu'il
argumente de ce que cet endroit se sent le premier de la lasseté de la
besongne, Alcmeon, partie de la substance du cerveau; et qu'il soit
ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se travaillent outre
mesure à cet exercice; Democritus, une substance extraite de toute la
masse corporelle;
[p. 557]
Epicurus, extraicte de l'ame et du corps; Aristote, un excrement
tiré de l'aliment du sang, le dernier qui s'espand en nos membres;
autres, du
[Image 0241]
sang cuit et digeré par la chaleur des genitoires, ce
qu'ils jugent de ce qu'aus extremes efforts on rend des gouttes de pur
sang: en-quoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer
quelque apparence d'une confusion si infinie. Or, pour mener à
effect
cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et
Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme, et que ce
n'est qu'une sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du
mouvement, qui ne sert de rien à la generation; Galen, au contraire,
et ses suyvans, que, sans la rencontre des semences, la generation ne
se peut faire. Voylà les medecins, les philosophes, les
jurisconsultes et les theologiens aux prises, pesle mesle avecques nos
femmes, sur la dispute à quels termes les femmes portent leur fruict.
Et moy je secours, par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux qui
maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette
experience; il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son advis
sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre
d'accord.
En voylà assez pour verifier que l'homme n'est non plus
instruit de la connoissance de soy en la partie corporelle qu'en la
spirituelle. Nous l'avons proposé luy mesmes à soy, et sa raison à
sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez
avoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme.
Et qui ne s'entend en soy, en quoy se peut-il entendre?
quasi vero
mensuram ullius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement
Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de
toutes choses, qui ne sceut jamais seulement la sienne. Si ce n'est
luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet advantage.
Or, luy estant en soy si contraire et l'un jugement en
subvertissant
l'autre sans cesse, cette favorable proposition n'estoit qu'une
risée
qui
nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du
compasseur. Quand Thales estime la cognoissance de l'homme
tres-difficile à l'homme, il luy apprend la cognoissance de toute
autre chose luy estre impossible.
Vous, pour qui j'ay pris la peine d'estendre un si long corps contre
ma coustume, ne refuyrez poinct de maintenir vostre Sebond par la
forme ordinaire d'argumenter dequoy vous estes tous les jours
[p. 558]
instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce
dernier tour
d'escrime icy, il ne le faut employer que comme un extreme remede.
C'est
un coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes pour faire
perdre à vostre adversaire les siennes, et un tour secret, duquel il
se faut servir rarement et reservéement. C'est grande temerité de
vous
[Image 0241v]
perdre vous mesmes pour perdre un autre.
Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias: car,
estant aux prises bien estroictes avec un seigneur de Perse, Darius y
survenant l'espée au poing, qui craingnoit de frapper, de peur
d'assener Gobrias, il luy cria qu'il donnast hardiment, quand il
devroit
donner au travers tous les deux.
Des armes et conditions de combat si desesperées qu'il est hors de
creance que l'un ny l'autre se puisse sauver, je les ay veu
condamner,
ayant esté offertes. Les Portugais prindrent 14 Turcs en la
mer des Indes, lesquels, impatiens de leur captivité, se resolurent,
et leur succeda, à mettre et eux, et leurs maistres, et le vaisseau
en
cendre, frottant des clous de navire l'un contre l'autre, tant
qu'une
estincelle de feu tombast sur les barrils de poudre à canon qu'il y
avoit.
Nous secouons icy les limites et dernieres clotures des sciences,
ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous
dans la route commune, il ne faict mie bon estre si subtil et si
fin.
Souvienne vous de ce que dit le proverbe Thoscan:
Chi troppo
s'assottiglia si scavezza.
Je vous conseille, en vos opinions et en
vos
discours, autant qu'en vos moeurs et en toute autre chose, la
moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de
l'estrangeté. Toutes les voyes extravagantes me fachent. Vous qui,
par
l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encore plus par les
avantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouvez d'un
clin
d'oeil commander à qui il vous plaist, deviez donner cette charge à
quelqu'un qui fist profession des lettres, qui vous eust bien
autrement
appuyé et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez pour ce
que vous en avez à faire. Epicurus disoit des loix que les pires
nous
estoient si necessaires que, sans elles, les hommes
s'entremangeroient
les uns les autres.
Et Platon, à deux doits pres, que, sans loix, nous viverions comme
bestes
[p. 559]
brutes; et s'essaye à la verifier.
Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et temeraire; il est
malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure. Et, de mon temps, ceux qui
ont quelque rare excellence au dessus des autres et quelque vivacité
extraordinaire, nous les voyons quasi tous desbordez en licence
d'opinions et de meurs. C'est miracle s'il s'en rencontre un
rassis et
sociable. On a raison de donner à l'esprit humain les barrieres
[Image 0242]
les
plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut
compter et regler ses marches, il luy faut tailler par art les limites
de sa chasse. On le bride et garrote de religions, de loix, de
coustumes, de science, de preceptes, de peines et recompenses mortelles
et immortelles; encores voit-on que, par sa volubilité et dissolution,
il eschappe à toutes ces liaisons. C'est un corps vain, qui n'a par
où estre saisi et assené; un corps divers et difforme, auquel on ne
peut asseoir neud ny prise.
Certes il est peu d'ames si reiglées, si fortes et bien nées, à
qui
on se puisse fier de leur propre conduicte, et qui puissent, avec
moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs jugements
au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre
en
tutelle. C'est un outrageux glaive
que l'esprit à son possesseur mesme,
pour qui ne sçait s'en armer ordonnéement et discrettement.
Et n'y a point de beste à qui plus justement il faille donner des
orbieres pour tenir sa veue subjecte et contrainte devant ses pas,
et
la garder d'extravaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'usage
et les loix luy tracent.
Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train
accoustumé, quel qu'il soit, que de jetter vostre vol à cette
licence
effrenée. Mais si quelqu'un de ces nouveaux docteurs entreprend de
faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du
vostre; pour vous deffaire de cette dangereuse peste qui se respand
tous les jours en vos cours, ce preservatif, à l'extreme necessité,
empeschera que la contagion de ce venin n'offencera ny vous ny vostre
assistance. La liberté donq et gaillardise de ces esprits anciens
produisoit en la philosophie et sciences humaines plusieurs sectes
d'opinions differentes, chacun entreprenant de juger et de choisir pour
prendre party. Mais à present
que les hommes vont tous un train,
qui certis quibusdam destinatisque
sententiis addicti et consecrati sunt, ut etiam quae non probant,
cogantur defendere,
et
que nous recevons les arts par civile authorité et ordonnance,
si que les escholes n'ont qu'un patron et pareille institution et
discipline circonscrite,
on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun
à son tour les reçoit selon le pris
[p. 560]
que l'approbation commune et le cours leur donne. On ne plaide pas de
l'alloy, mais de l'usage: ainsi se mettent égallement toutes choses.
On reçoit la medecine comme la
[Image 0242v]
Geometrie; et les batelages, les
enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez,
les
prognostications, les domifications et jusques à cette ridicule
poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il
ne faut que sçavoir que le lieu de Mars loge au milieu du triangle
de
la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt; et
que, quand la mensale coupe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de
cruauté; quand elle faut soubs le mitoyen et que la moyenne
naturelle
fait un angle avec la vitale soubs mesme endroit, que c'est signe
d'une
mort miserable. Que si, à une femme, la naturelle est ouverte, et ne
ferme point l'angle avec la vitale, cela denote qu'elle sera mal
chaste.
Je vous appelle vous mesme à tesmoin, si avec cette science un homme
ne peut passer avec reputation et faveur parmy toutes compaignies.
Theophrastus disoit que l'humaine cognoissance, acheminée par les
sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure,
mais qu'estant arrivée aux causes extremes et premieres, il falloit
qu'elle s'arrestat et qu'elle rebouchat, à cause ou de sa foiblesse ou
de
la difficulté des choses. C'est une opinion moyenne et douce, que
nostre suffisance nous peut conduire jusques à la cognoissance
d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre
lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible
et introduicte par gens de composition; mais il est malaisé de donner
bornes à nostre esprit: il est curieux et avide, et n'a point occasion
de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante. Ayant essayé
par experience que ce à quoy l'un s'estoit failly, l'autre y est
arrivé, et que ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant
l'a
esclaircy, et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule,
ains se forment et figurent peu à peu en les maniant et pollissant à
plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les
[Image 0243]
lechant
à loisir: ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le
sonder et essayer; et, en retastant et pétrissant cette nouvelle
matiere,
la remuant et l'eschaufant, j'ouvre à celuy qui me suit quelque
facilité pour en jouir plus à son ayse, et la luy rends plus
soupple
et plus maniable,
ut hymettia sole
Cera remollescit, tractataque
pollice, multas
Vertitur in facies, ipsoque fit utilis usu.
[p. 561]
Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté
ne
me doit pas desesperer, ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est
que
la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes; et
s'il advoue, comme dit Theophrastus, l'ignorance des causes
premieres
et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science:
si le fondement luy faut, son discours est par terre; le disputer et
l'enquerir n'a autre but et arrest que les principes; si cette fin
n'arreste son cours, il se jette à une irresolution infinie.
Non potest aliud alio magis minusve comprehendi, quoniam omnium
rerum
una est definitio comprehendendi.
Or il est vray-semblable que, si l'ame sçavoit quelque chose, elle se
sçauroit premierement elle mesme; et, si elle sçavoit quelque chose
hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, avant toute autre chose.
Si on void jusques aujourd'hui les dieux de la medecine se debatre de
nostre anatomie,
Mulciber in Trojam, pro Troja stabat Apollo,
quand
attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes plus
voisins que ne nous est la blancheur de la nege ou la pesanteur de la
pierre. Si l'homme ne se connoit, comment connoit il ses fonctions et
ses forces? Il n'est pas, à l'avanture, que quelque notice veritable
ne loge chez nous, mais c'est par hazard. Et d'autant que par mesme
voye, mesme façon et conduite, les erreurs se reçoivent en nostre ame,
elle n'a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du
mensonge. Les
[Image 0243v]
Academiciens recevoyent quelque inclination de jugement,
et trouvoyent trop crud de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable
que la nege fust blanche que noire, et que nous ne fussions non plus
asseurez du mouvement d'une pierre qui part de nostre main, que de
celui de la huictiesme sphere. Et pour éviter cette difficulté et
estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination que
malaiséement, quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement
capables de sçavoir, et que la verité est engoufrée dans des
profonds abysmes où la veue humaine ne peut penetrer, si advouoint
ils les unes choses plus vray-semblables que les autres et recevoyent
en leur jugement cette faculté de se pouvoir incliner plustost à une
apparence qu'à un'autre: ils luy permettoyent cette propension,
luy
defandant toute resolution. L'advis des Pyrrhoniens est plus hardy et,
quant et quant, plus vray-semblable. Car cette inclination Academique
et cette propension à une
[p. 562]
proposition plustost qu'à une autre, qu'est-ce autre chose que la
recognoissance de quelque plus apparente verité en cette cy qu'en
celle là? Si nostre entendement est capable de la forme, des
lineamens, du port et du visage de la verité, il la verroit entiere
aussi bien que demie, naissante et imperfecte. Cette apparence de
verisimilitude qui les faict pendre plustost à gauche qu'à droite,
augmentez la; cette once de verisimilitude qui incline la balance,
multipliez la de cent, de mille onces, il en adviendra en fin que la
balance prendra party tout à faict, et arrestera un chois et une
verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la
vray-semblance, s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent
ils
la semblance de ce dequoy ils ne connoissent pas l'essence? Ou nous
pouvons juger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouvons pas.
Si noz facultez intellectuelles et sensibles sont sans fondement et
sans pied, si elles ne font
[Image 0244]
que floter et vanter, pour neant laissons
nous emporter nostre jugement à aucune partie de leur operation,
quelque apparence qu'elle semble nous presenter; et la plus seure
assiete de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle là
où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et
sans
agitation.
Inter visa vera aut falsa ad animi assensum nihil interest.
Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur
essence, et n'y facent leur entrée de leur force propre et authorité,
nous le voyons assez: par ce que, s'il estoit ainsi, nous les
recevrions de mesme façon; le vin seroit tel en la bouche du malade
qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des crevasses aux doits, ou qui
les
a gourdes, trouveroit une pareille durté au bois ou au fer qu'il manie,
que fait un autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre
mercy; ils logent chez nous comme il nous plaist. Or si de nostre
part
nous recevions quelque chose sans alteration, si les prises humaines
estoient assez capables et fermes pour saisir la verité par noz
propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette
verité se rejecteroit de main en main de l'un à l'autre. Et au
moins
se trouveroit il une chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se
croiroit par les hommes d'un consentement universel. Mais ce, qu'il ne
se void aucune proposition qui ne soit debatue et controverse entre
nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre jugement
naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit; car mon jugement
ne le peut faire recevoir au jugement de mon compaignon: qui est signe
que je l'ay saisi par quelque autre moyen que par une naturelle
puissance qui soit en moy et en tous les hommes. Laissons à part
cette infinie confusion d'opinions qui se void entre les philosophes
mesmes, et ce debat perpetuel et universel en la connoissance
[p. 563]
des choses. Car cela est presuposé tres-veritablement, que de aucune
chose les hommes, je dy les sçavans les
[Image 0244v]
mieux nais, les plus
suffisans,
ne sont d'accord, non pas que le ciel soit sur nostre teste; car ceux
qui doutent de tout, doutent aussi de cela; et ceux qui nient que nous
puissions aucune chose comprendre, disent que nous n'avons pas compris
que le ciel soit sur nostre teste; et ces deux opinions sont en nombre,
sans comparaison, les plus fortes. Outre cette diversité et division
infinie, par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes,
et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu'il a
son assiete bien mal assurée. Combien diversement jugeons nous des
choses? combien de fois changeons nous nos fantasies? Ce que je tiens
aujourd'huy et ce que je croy, je le tiens et le croy de toute ma
croyance; tous mes utils et tous mes ressorts empoignent cette opinion
et m'en respondent sur tout ce qu'ils peuvent. Je ne sçaurois
ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force que je fay
cette cy. J'y suis tout entier, j'y suis voyrement; mais ne m'est il
pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours,
d'avoir ambrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en
cette mesme condition, que depuis j'aye jugée fauce? Au moins faut
il
devenir sage à ses propres despans. Si je me suis trouvé souvent
trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce,
et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je
prendre
à cette fois plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise de me laisser
tant de fois piper à un guide? Toutesfois, que la fortune nous remue
cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans
cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres
opinions, tousjours la presente et la derniere c'est la certaine et
l'infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur,
la
vie et le salut, et tout,
posterior res illa reperta,
Perdit, et
immutat sensus ad pristina quaeque.
[Image 0245]
Quoy qu'on nous presche, quoy que nous aprenons, il faudroit
tousjours
se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit; c'est
une mortelle main qui nous le presente, c'est une mortelle main qui
l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict
et
auctorité de persuasion; seules, marque de verité: laquelle aussi
ne
voyons nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens: cette
sainte et grande image ne pourroit pas en un si chetif domicile, si
Dieu
[p. 564]
pour cet usage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par
sa
grace et faveur particuliere et supernaturelle.
Au-moins devroit nostre condition fautiere nous faire porter plus
moderément et retenuement en noz changemens. Il nous devroit
souvenir,
quoy que nous receussions en l'entendement, que nous y recevons
souvent
des choses fauces, et que c'est par ces mesmes utils qui se démentent
et qui se trompent souvent. Or n'est il pas merveille s'ils se
démentent, estant si aisez à incliner et à tordre par bien legeres
occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre jugement
et les facultez de nostre ame en general souffrent selon les mouvemens
et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles.
N'avons nous pas l'esprit plus esveillé, la memoire plus prompte, le
discours plus vif en santé qu'en maladie? La joye et la gayeté ne
nous font elles pas recevoir les subjets qui se presentent à nostre
ame d'un tout autre visage que le chagrin et la melancholie?
Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho rient à un
vieillart avaritieux et rechigné comme à un jeune homme vigoreux et
ardent?
Cleomenes, fils d'Anaxandridas, estant malade, ses amys luy
reprochoient qu'il avoit des humeurs et fantasies nouvelles et non
accoustumées: Je croy bien, fit-il; aussi ne suis-je pas celuy que
je
suis estant sain: estant autre, aussi sont autres mes opinions et
fantasies.
En la chicane de nos palais ce mot est en usage, qui se dit des
criminels
[Image 0245v]
qui rencontrent les juges en quelque bonne trampe douce et
debonnaire: Gaudeat de Bona Fortuna qu'il jouisse de ce bon heur;
car il est certain que les jugemens se rencontrent par fois plus tendus
à la condamnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles,
aysez et enclins à l'excuse. Tel qui raporte de sa maison la douleur
de la goute, la jalousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute
l'ame teinte et abreuvée de colere, il ne faut pas douter que son
jugement ne s'en altere vers cette part là.
Ce venerable senat d'Areopage jugeoit de nuict, de peur que la veue
des poursuivans corrompit sa justice.
L'air mesme et la serenité du ciel nous apporte quelque mutation,
comme dit ce vers Grec en Cicero,
Tales sunt hominum mentes, quali
pater ipse
Juppiter auctifera lustravit lampade terras.
Ce ne sont
pas seulement les fievres, les breuvages et les grands accidens qui
renversent nostre jugement; les moindres choses du monde le
tournevirent. Et ne faut pas douter, encores que nous ne le sentions
pas, que, si la fievre continue peut atterrer nostre ame, que la
tierce
n'y apporte quelque
[p. 565]
alteration selon sa mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et
esteint tout à fait la veue de nostre intelligence, il ne faut pas
doubter que le morfondement ne l'esblouisse; et, par conséquent, à
peine se peut il rencontrer une seule heure en la vie où nostre
jugement se trouve en sa deue assiete, nostre corps estant subject à
tant de continuelles mutations, et estofé de tant de sortes de
ressorts, que (j'en croy les medecins) combien il est malaisé qu'il
n'y en ayt tousjours quelqu'un qui tire de travers. Au demeurant,
cette
maladie ne se descouvre pas si aisément, si elle n'est du tout
extreme
et irremediable, d'autant que la raison va tousjours, et torte, et
boiteuse, et deshanchée, et avec le mensonge comme avec la verité.
Par ainsin il est malaisé de descouvrir son mesconte
[Image 0246]
et desreglement.
J'appelle tousjours raison cette apparence de discours que chacun
forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle il y en peut
avoir cent contraires autour d'un mesme subject, c'est un instrument
de
plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous biais et
à toutes mesures; il ne reste que la suffisance de le sçavoir
contourner. Quelque bon dessein qu'ait un juge, s'il ne s'escoute
de
prez, à quoy peu de gens s'amusent,
l'inclination à l'amitié, à la
parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses
si poisantes, mais cet instint fortuite qui nous faict favoriser une
chose plus qu'une autre, et qui nous donne, sans le congé de la
raison,
le chois en deux pareils subjects, ou quelque umbrage de pareille
vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la
recommandation ou deffaveur d'une cause et donner pente à la balance.
Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur
moy, comme celuy qui n'ay pas fort à-faire ailleurs,
quis sub Arcto
Rex gelidae metuatur orae,
Quid Tyridatem terreat, unice
Securus,
à peine oseroy-je dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez
moy. J'ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si
aysé
à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à
jun
je me sens autre qu'apres le repas; si ma santé me rid et la clarté
d'un beau jour, me voylà honneste homme; si j'ay un cor qui me presse
l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible.
Un mesme pas de cheval me semble tantost
[p. 566]
rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une
autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable.
Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire; ce qui
m'est plaisir à cette
[Image 0246v]
heure, me sera quelque fois peine. Il se faict
mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l'humeur
melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité privée,
à cet'heure le chagrin predomine en moy, à cet'heure l'alegresse.
Quand je prens des livres, j'auray apperceu en tel passage des graces
excellentes et qui auront feru mon ame; qu'un'autre fois j'y retombe,
j'ay beau le tourner et virer, j'ay beau le plier et le manier,
c'est
une
masse inconnue et informe pour moy.
En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l'air de ma premiere
imagination: je ne sçay ce que j'ay voulu dire, et m'eschaude souvent
à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier,
qui valloit mieux. Je ne fay qu'aller et venir: mon jugement ne tire
pas tousjours en avant; il flotte, il vague,
velut minuta magno
Deprensa navis in mari vesaniente vento.
Maintes-fois (comme il
m'advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat
à
maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'applicant
et tournant de ce costé là, m'y attache si bien que je ne trouve
plus
la raison de mon premier advis, et m'en despars. Je m'entraine quasi
où je penche, comment que ce soit, et m'emporte de mon pois. Chacun
à peu pres en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy.
Les
prescheurs sçavent que l'emotion qui leur vient en parlant, les
anime
vers la creance, et qu'en cholere nous nous adonnons plus à la
deffense de nostre proposition, l'imprimons en nous et l'embrassons
avec plus de vehemence et d'approbation que nous ne faisons estant en
nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement une cause à
l'advocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez
qu'il
luy
est indifferent de prendre à soustenir l'un ou l'autre party; l'avez
vous bien payé pour y mordre et pour s'en formaliser, commence
[Image 0247]
il
d'en
estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa
science s'y eschauffent quant et quant; voilà une apparente et
indubitable verité qui se presente à son entendement; il y descouvre
une toute nouvelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le
persuade ainsi. Voire, je ne sçay si l'ardeur qui naist
[p. 567]
du despit et de l'obstination à l'encontre de l'impression et violence
du magistrat et du danger,
ou l'interest de la reputation n'ont
envoyé tel homme soustenir jusques au feu l'opinion pour laquelle,
entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu s'eschauder le bout
du doigt.
Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions
corporelles, peuvent beaucoup en elle, mais encore plus les siennes
propres, ausquelles elle est si fort en prinse qu'il est à
l'advanture
soustenable qu'elle n'a aucune autre alleure et mouvement que du
souffle de
ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action,
comme
un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et
qui maintiendroit cela
suivant le parti des Peripateticiens
ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est connu que la
pluspart des plus belles actions de l'ame procedent et ont besoin de
cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut
parfaire sans l'assistance de la cholere.
Semper Ajax fortis, fortissimus tamen in furore. Ny ne court on sus
aux meschants et aux ennemis assez vigoureusement, si on n'est
courroucé; et veulent que l'advocat inspire le courrous aux juges pour
en tirer justice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent
Demosthenes, et ont poussé les philosophes aux travaux, veillées et
peregrinations; nous meinent à l'honneur, à la doctrine, à la
santé,
fins utiles. Et cette lascheté d'ame à souffrir l'ennuy et la
fascherie sert à nourrir en la consciance la penitence et la
repantance, et à sentir les fleaux de Dieu pour nostre chastiment et
les fleaux de la correction politique.
La compassion sert d'aiguillon à la
clemence, et la prudence de nous conserver
et gouverner
est esveillée par nostre crainte; et combien de belles actions par
l'ambition? combien par la presomption?
Aucune eminente et gaillarde vertu en fin n'est sans quelque agitation
desreglée. Seroit-ce pas l'une des raisons qui auroit meu les
Epicuriens à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos
affaires, d'autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouvoient
exercer envers nous sans esbranler son repos par le moyen des passions,
qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminant l'ame aux
actions vertueuses?
Ou bien ont ils creu autrement et les ont prinses comme tempestes qui
desbauchent honteusement l'ame de sa tranquilité?
Ut maris
tranquillitas intelligitur, nulla ne minima quidem aura fluctus
commovente: sic
[p. 568]
animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est
qua moveri queat.
[Image 0247v]
Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté
d'imaginations nous presente la diversité de nos passions! Quelle
asseurance pouvons nous donq prendre de chose si instable et si
mobile,
subjecte par sa condition à la maistrise du trouble,
n'allant jamais qu'un pas forcé et emprunté?
Si nostre jugement est en main à la maladie mesmes et à la
perturbation; si c'est de la folie et de la temerité qu'il est tenu de
recevoir l'impression des choses, quelle seurté pouvons nous attendre
de luy?
N'y a il point de la hardiesse à la philosophie d'estimer des hommes
qu'ils produisent leurs plus grands effects et plus approchans de la
divinité, quand ils sont hors d'eux et furieux et insensez? Nous
nous
amendons par la privation de nostre raison et son assoupissement. Les
deux voies naturelles pour entrer au cabinet des Dieux et y preveoir
le cours des destinées sont la fureur et le sommeil. Cecy est
plaisant à considérer: par la dislocation que les passions apportent
à nostre raison, nous devenons vertueux; par son extirpation que la
fureur ou l'image de la mort apporte, nous devenons prophetes et
divins.
Jamais plus volontiers je ne l'en creus. C'est un pur enthousiasme
que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique, qui luy
arrache, contre sa proposition, que l'estat tranquille de nostre ame,
l'estat rassis, l'estat plus sain que la philosophie luy puisse
acquerir n'est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus
endormie que le dormir; nostre sagesse, moins sage que la folie. Noz
songes vallent mieux que noz discours. La pire place que nous
puissions prendre, c'est en nous. Mais pense elle pas que nous ayons
l'advisement de remarquer que la voix qui faict l'esprit, quand il est
despris de l'homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict et,
pendant
qu'il est en l'homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c'est une
voix partant de l'esprit qui est partie de l'homme terrestre, ignorant
et tenebreux, et à cette cause voix infiable et incroyable?
Je n'ay point grande experience de ces agitations vehementes (estant
d'une complexion molle et poisante) desquelles la pluspart surprennent
subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se connoistre. Mais
cette passion qu'on dict estre produite par l'oisiveté au coeur des
jeunes hommes, quoy qu'elle s'achemine avec loisir et d'un progrès
mesuré, elle represente bien evidemment, à ceux qui ont essayé de
s'opposer à son effort, la force de cette conversion et alteration que
nostre
[p. 569]
jugement souffre. J'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la
soustenir et rabatre (car il s'en faut tant que je sois de ceux qui
convient les vices, que je ne les suis pas seulement, s'ils ne
m'entrainent), je la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en
despit
de ma resistance, et en fin, tout voyant et vivant, me saisir et
posseder de façon que, comme d'une yvresse, l'image des choses me
commençoit à paroistre autre que de coustume; je voyois evidemment
grossir et croistre les avantages du subjet que j'allois désirant, et
agrandir et enfler par le vent de mon imagination; les difficultez de
mon entreprinse s'aiser et se planir, mon discours et ma conscience se
tirer arriere; mais, ce feu estant evaporé, tout à un instant, comme
de la clarté d'un
[Image 0248]
esclair, mon ame reprendre une autre sorte de veue,
autre estat et autre jugement; les difficultez de la retraite me
sembler grandes et invincibles, et les mesmes choses de bien autre
goust et visage que la chaleur du desir ne me les avoit presentées.
Lequel plus veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes
jamais sans maladie. Les fièvres ont leur chaud et leur froid; des
effects d'une passion ardente nous retombons aux effects d'une passion
frilleuse.
Autant que je m'estois jetté en avant, je me relance d'autant en
arriere:
Qualis ubi alterno procurrens gurgite pontus
Nunc ruit ad
terras, scopulisque superjacit undam,
Spumeus, extremamque sinu
perfundit arenam;
Nunc rapidus retro atque aestu revoluta resorbens
Saxa fugit, littusque vado labente relinquit.
Or de la cognoissance de cette mienne volubilité j'ay par accident
engendré en moy quelque constance d'opinions, et n'ay guiere alteré
les miennes premieres et naturelles. Car, quelque apparence qu'il y
ayt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j'ay de
perdre au change. Et, puis que je ne suis pas capable de choisir, je
pren le chois d'autruy et me tien en l'assiette où Dieu m'a mis.
Autrement, je ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me
suis-je, par la grace de Dieu, conservé entier, sans agitation et
trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au
travers de tant de sectes et de divisions que nostre siecle a
produittes. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits, pleins
et solides, me tentent et remuent quasi où ils veulent; celuy que
[p. 570]
j'oy me semble tousjours le plus roide; je les trouve avoir raison
chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les
bons esprits ont de rendre ce qu'ils veulent vray-semblable, et qu'il
n'est rien si estrange à quoy ils n'entreprennent de donner assez de
[Image 0248v]
couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre
evidemment la foiblesse de leur preuve.
Avant que les principes
qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes
contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette
heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel privilege particulier, que le
cours de nostre invention s'arreste à eux, et qu'à eux appartient
pour tout le temps advenir la possession de nostre creance? ils ne
sont
non plus exempts du boute-hors qu'estoient leurs devanciers. Quand on
me presse d'un nouvel argument, c'est à moy à estimer que, ce à
quoy
je ne puis satis-faire, un autre y satisfera: car de croire toutes
les
apparences desquelles nous ne pouvons nous deffaire, c'est une grande
simplesse. Il en adviendroit
[Image 0249]
par là que tout le vulgaire,
et nous sommes tous du vulgaire,
auroit sa
[p. 571]
creance contournable comme une girouette: car leur ame, estant molle et
sans resistance, seroit forcée de recevoir sans cesse autres
impressions, la derniere effaçant tousjours la trace de la precedente.
Celuy qui se trouve foible, il doit respondre, suyvant la pratique,
qu'il en parlera à son conseil, ou s'en raporter aux plus sages,
desquels
il a receu son apprentissage. Combien y a-il que la medecine est au
monde? On dit qu'un nouveau venu, qu'on nomme Paracelse, change et
renverse tout l'ordre des regles anciennes, et maintient que jusques à
cette heure elle n'a servy qu'à faire mourir les hommes. Je croy
qu'il verifiera ayséement cela; mais de mettre ma vie à la preuve de
sa
nouvelle experience, je trouve que ce ne seroit pas grand sagesse. Il
ne faut pas croire à chacun, dict le precepte, par ce que chacun peut
dire toutes choses. Un homme de cette profession de nouvelletez et de
reformations physiques me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les
anciens s'estoient evidemment mescontez en la nature et mouvemens des
vents, ce qu'il me feroit tres-evidemment toucher à la main, si je
voulois l'entendre. Apres que j'eus eu un peu de patience à ouyr
ses
arguments, qui avoient tout plein de verisimilitude: Comment donc,
luy
fis-je, ceux qui navigeoint soubs les loix de Theophraste, alloient
ils en occident, quand ils tiroient en levant? alloient-ils à costé,
ou à reculons?--C'est la fortune, me respondit-il: tant y a qu'ils
se mescontoient. Je luy repliquay lors que j'aymois mieux suyvre les
effects que la raison. Or ce sont choses qui se choquent souvent; et
m'a l'on dit qu'en la Geometrie (qui pense avoir gaigné le haut
point
de certitude parmy les sciences) il se trouve des demonstrations
inevitables subvertissans la verité de l'experience: comme Jacques
Peletier me disoit chez moy qu'il avoit trouvé deux lignes
s'acheminans l'une vers l'autre pour se joindre, qu'il verifioit
toutefois
[Image 0249v]
ne pouvoir jamais, jusques à l'infinité, arriver à se toucher; et
les Pyrrhoniens ne se servent de leurs argumens et de leur raison que
pour ruiner l'apparence de l'experience; et est merveille jusques où
la
soupplesse de nostre raison les a suivis à ce dessein de combattre
l'evidence des effects: car ils verifient que nous ne nous mouvons pas,
que nous ne parlons pas, qu'il n'y a point de poisant ou de chaut,
avecques une pareille force d'argumentations que nous verifions les
choses plus vray-semblables. Ptolemeus, qui a esté un grand
personnage, avoit estably les bornes de nostre monde; tous les
philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques
Isles
escartées qui pouvoient eschapper à leur cognoissance: c'eust esté
Pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la science
[p. 572]
de la Cosmographie, et les opinions qui en estoient receues d'un
chacun;
c'estoit heresie d'avouer des Antipodes:
voilà de nostre siecle une grandeur infinie de terre ferme, non pas
une isle ou une contrée particuliere, mais une partie esgale à peu
pres en grandeur à celle que nous cognoissions, qui vient d'estre
descouverte. Les Geographes de ce temps ne faillent pas d'asseurer
que meshuy tout est trouvé et que tout est veu,
Nam quod adest
praesto, placet, et pollere videtur.
Sçavoir mon, si Ptolomée s'y
est trompé autrefois sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit
pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux cy en disent;
et s'il
n'est pas plus vray semblable que ce grand corps que nous appellons le
monde, est chose bien autre que nous ne jugeons. Platon tient qu'il
change de visage à tout sens; que le ciel, les estoilles et le soleil
renversent par fois le mouvement que nous y voyons, changeant l'Orient
en Occident. Les prestres Aegyptiens dirent à Herodote que
depuis
leur premier Roy, dequoy il y avoit onze mille tant d'ans (et de tous
leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées
apres
le vif) le Soleil avoit changé quatre fois de route; que la mer et
la
terre se changent alternativement l'un en l'autre; que la naissance
du
monde est indéterminée; Aristote, Cicero, de mesmes; et quelqu'un
d'entre nous, qu'il est, de toute eternité, mortel et renaissant à
plusieurs vicissitudes, appellant à tesmoins Salomon et Esaïe, pour
eviter ces oppositions que Dieu a esté quelquefois createur sans
creature, qu'il a esté oisif, qu'il s'est desdict de son oisiveté,
mettant la main à cet ouvrage, et qu'il est par consequent subjet à
mutation. En la plus fameuse des Grecques escoles, le monde est tenu
un
Dieu faict par un autre Dieu plus grand, et est composé d'un corps
et d'une ame qui loge en son centre, s'espandant par nombres de musique
à sa circonferance, divin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage,
eternel.
En luy sont d'autres Dieux, la terre, la mer, les astres, qui
s'entretiennent d'une harmonieuse et perpetuelle agitation et danse
divine, tantost se rencontrans, tantost s'esloignans, se cachans, se
montrans, changeans de rang, ores davant et ores derriere. Heraclitus
establissoit le monde estre composé par feu et, par l'ordre des
destinées, se devoir enflammer et resoudre en feu quelque jour, et
quelque jour encore renaistre. Et des hommes dict Apuleie:
Sigillatim mortales, cunctim perpetui. Alexandre escrivit à sa
mere
la narration d'un prestre Aegyptien tirée de
[p. 573]
leurs monumens, tesmoignant l'ancienneté de cette nation infinie et
comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero
et
Diodorus disent de leur temps que les Chaldées tenoient regitre de
quatre cens mille tant d'ans; Aristote, Pline et autres,
que Zoroastre vivoit six mille ans avant l'aage de Platon. Platon
dict que ceux de la ville de Saïs ont des memoires par escrit de
huit mille ans, et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans avant
la-dicte ville de Saïs;
Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les
voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs
autres mondes. Ce qu'il eust dit plus assuréement, s'il eust veu
les
similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales
avec le nostre, presant et passé, en si
[Image 0250]
estranges exemples.
En verité, considerant ce qui est venu à nostre science du cours de
cette police terrestre, je me suis souvent esmerveillé de voir, en une
tres grande distance de lieux et de temps, les rencontres d'un grand
nombre d'opinions populaires monstrueuses et des meurs et creances
sauvages, et qui, par aucun biais, ne semblent tenir à nostre naturel
discours. C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain; mais
cette relation a je ne sçay quoy encore de plus heteroclite; elle se
trouve aussi en noms, en accidens et en mille autres choses.
Car on y trouve des nations n'ayans, que nous sachons, ouy nouvelles
de nous, où la circoncision estoit en credit; où il y avoit des
estats et grandes polices maintenues par des femmes, sans hommes; où
nos jeusnes et nostre caresme estoit representé, y adjoustant
l'abstinence des femmes; où nos croix estoient en diverses façons en
credit: icy on en honoroit les sepultures; on les appliquoit là, et
nomméement celle de Saint André, à se deffendre des visions
nocturnes
et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements;
ailleurs ils en rencontrerent une de bois, de grande hauteur, adorée
pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort avant dans la terre
ferme; on y trouva une bien expresse image de nos penitentiers; l'usage
des mitres, le coelibat des prestres, l'art de diviner par les
entrailles des animaux sacrifiez;
l'abstinence de toute sorte de chair et poisson à leur vivre,
la façon aux prestres d'user en officiant de langue particuliere et
non vulgaire; et cette fantasie, que le premier dieu fut chassé par
un
second, son frere puisné; qu'ils furent creés avec toutes commoditez,
lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché, changé
leur
territoire et empiré leur condition naturelle; qu'autresfois ils ont
esté submergez par l'innondation des eaux celestes; qu'il ne s'en
sçauva que peu de familles, qui se jetterent dans les hauts creux
des
montaignes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau n'y entre
poinct, ayant enfermé là dedans plusieurs
[p. 574]
sortes d'animaux; que, quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent
hors des chiens, lesquels estans revenus nets et mouillez, ils jugerent
l'eau n'estre encore guiere abaissée; depuis, en ayant fait sortir
d'autres et les voyans revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le
monde, qu'ils trouverent plain seulement de serpens. On rencontra en
quelque endroit la persuasion du jour du jugement, si qu'ils
s'offençoient merveilleusement contre les Espaignols, qui espendoient
les os des trespassez en fouillant les richesses des sepultures,
disant
que ces os escartez ne se
[Image 0250v]
pourroient facilement rejoindre; la trafique
par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect; des
neins et personnes difformes pour l'ornement des tables des princes;
l'usage de la fauconnerie selon la nature de leurs oiseaux; subsides
tyranniques; delicatesses de jardinages; dances, sauts bateleresques;
musique d'instrumens; armoiries; jeux de paume, jeu de dez et de sort
auquel ils s'eschauffent souvent jusques à s'y jouer eux mesmes et
leur liberté; medecine non autre que de charmes; la forme d'escrire
par figures; creance d'un seul premier homme, pere de tous les peuples;
adoration d'un dieu qui vesquit autrefois homme en parfaite virginité,
jeusne et poenitence, preschant la loy de nature et des cerimonies de
la religion, et qui disparut du monde sans mort naturelle; l'opinion de
geants; l'usage de s'enyvrer de leurs breuvages et de boire d'autant;
ornemens religieux peints d'ossements et testes de morts, surplys,
eau-beniste, aspergez; femmes et serviteurs qui se presentent à l'envy
à se brusler et enterrer, avec le mary ou maistre trespassé; loy que
les aisnez succedent à tout le bien, et n'est reservé aucune part au
puisné, que d'obeissance; coustume, à la promotion de certain office
de grande authorité, que celuy qui est promeu prend un nouveau nom et
quitte le sien; de verser de la chaux sur le genou de l'enfant
freschement nay, en luy disant: Tu es venu de poudre et retourneras
en
poudre; l'art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion qui
se voyent en aucuns exemples, en tesmoignent la dignité et la
divinité. Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les
nations infideles de deça par quelque imitation, mais à ces barbares
aussi comme par une commune et supernaturelle inspiration. Car on y
trouva aussi la creance du purgatoire, mais d'une forme nouvelle: ce
que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les
ames
et purgées et punies par la rigueur d'une extreme froidure. Et
m'advertit cet exemple d'une autre plaisante diversité:
[Image 0251]
car, comme il
s'y trouva des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre
et en retranchoient la peau à la Mahumetane et à la Juifve, il s'y
en trouva d'autres qui faisoient si grande conscience de le
deffubler
qu'à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien
soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne
vit l'air.
[p. 575]
Et de cette diversité aussi, que, comme nous honorons les Roys et
les festes en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons:
en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur
Roy, les subjects se presentoyent à luy en leurs plus viles
habillements, et entrant au palais prennent quelque vieille robe
deschirée sur la leur bonne, à ce que tout le lustre et l'ornement
soit au maistre. Mais suyvons.
Si nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme
toutes autres choses, aussi les creances, les jugemens et opinions des
hommes; si elles ont leur revolution, leur saison, leur naissance, leur
mort, comme les chous; si le ciel les agite et les roule à sa poste,
quelle magistrale authorité et permanante leur allons nous
attribuant?
Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre
estre despend de l'air, du climat et du terroir où nous naissons, non
seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais
encore les facultez de l'ame,
et plaga coeli non solum ad robur corporum, sed etiam animorum
facit,
dict Vegece; et que la Deesse fondatrice de la ville d'Athenes
choisit à la situer une température de pays qui fist les hommes
prudents, comme les prestres d'Aegipte aprindrent à Solon,
Athenis
tenue coelum, ex quo etiam acutiores putantur Attici; crassum Thebis,
itaque pingues Thebani et valentes;
en maniere que, ainsi que les fruicts naissent divers et les animaux,
les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, temperans
et dociles: ici subjects au vin, ailleurs au larecin ou à la
paillardise; icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance;
icy à la liberté, icy à la servitude;
capables d'une science ou d'un art, grossiers ou ingenieux, obeïssans
ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l'inclination du lieu
où ils sont assis, et prennent nouvelle complexion si on les change
de place, comme les arbres: qui fut la raison pour laquelle Cyrus ne
voulut accorder aux Perses de abandonner leur païs aspre
[Image 0251v]
et bossu
pour se transporter en un autre doux et plain,
disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les
fertiles les esprits infertiles;
si nous voyons tantost fleurir un art, une opinion, tantost une autre,
par quelque influance celeste; tel siecle produire telles natures et
incliner l'humain genre à tel ou tel ply; les espris des hommes
tantost
gaillars, tantost maigres, comme nos chams; que deviennent toutes ces
belles prerogatifves dequoy nous nous allons flatant? Puis qu'un
homme
sage se peut mesconter, et cent hommes,
[p. 576]
et plusieurs nations, voire et l'humaine nature selon nous se
mesconte
plusieurs siecles en cecy ou en cela, quelle seureté avons nous que
par fois elle cesse de se mesconter,
et qu'en ce siecle elle ne soit en mesconte?
Il me semble, entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que
celui-cy ne merite pas d'estre oublié, que par desir mesmes, l'homme
ne sçache trouver ce qu'il luy faut; que, non par jouyssance, mais
par
imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce
dequoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre
pensée tailler et coudre à son plaisir, elle ne pourra pas seulement
desirer ce qui luy est propre,
et se satisfaire:
quid enim ratione timemus
Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis,
ut te
Conatus non poeniteat votique peracti?
C'est pourquoy
Socrates ne requeroit les dieux sinon de luy donner ce qu'ils
sçavoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens,
publique et privée, portoit simplement les choses bonnes et belles
leur estre octroyées: remettant à la discretion divine le triage et
choix d'icelles:
Conjugium petimus partumque uxoris; at illi
Notum qui pueri
qualisque
futura sit uxor.
Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faite, pour ne
tomber en l'inconvenient que les poetes feignent du Roy Midas. Il
requist les dieux que tout ce qu'il toucheroit se convertit en or. Sa
priere fut exaucée: son vin fut or, son pain or, et la plume de sa
couche, et d'or sa chemise et son vestement; de façon qu'il se
trouva
accablé soubs la jouissance de son desir et estrené d'une commodité
[Image 0252]
insuportable. Il luy desprier ses prieres,
Attonitus novitate
mali, divesque miserque,
Effugere optat opes, et quae modo voverat,
odit.
[p. 577]
Disons de moy-mesme. Je demandois à la fortune, autant qu'autre
chose, l'ordre Sainct Michel, estant jeune: car c'estoit lors
l'extreme marque d'honneur de la noblesse Françoise et tres-rare.
Elle
me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma
place pour y avaindre, elle m'a bien plus gratieusement traité, elle
l'a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs.
Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis, ceux là
leur Deesse, ceux cy leur Dieu, d'une recompense digne de leur pieté,
eurent la mort pour present, tant les opinions celestes sur ce qu'il
nous faut, sont diverses aux nostres.
Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la
santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est
plaisant, ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la
guerison, il nous envoye la mort ou l'empirement de nos maux,
Virga
tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt, il le fait par les
raisons
de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est
deu que nous ne pouvons faire; et le devons prendre en bonne part,
comme d'une main tres-sage et tres-amie:
si consilium vis
Permittes
ipsis expendere numinibus, quid
Conveniat nobis, rebusque sit utile
nostris:
Charior est illis homo quam sibi.
Car de les requerir des
honneurs, des charges, c'est les requerir qu'ils vous jettent à une
bataille ou au jeu de dez, ou telle autre chose de laquelle l'issue
vous est incognue et le fruict doubteux.
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si
aspre,
que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l'homme,
duquel, par le calcul de Varro, nasquirent
288 sectes.
Qui autem de summo bono
dissentit, de tota philosophiae ratione dissentit.
Tres mihi convivae propre dissentire videntur,
Poscentes vario
multum
diversa palato:
Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod jubet alter;
[Image 0252v]
Quod petis, id sanè est invisum acidumque duobus.
[p. 578]
Nature devroit ainsi respondre à leurs contestations et à leurs
debats. Les uns disent nostre bien estre loger en la vertu, d'autres
en la volupté, d'autres au consentir à nature; qui, en la science;
qui, à n'avoir point de douleur;
qui, à ne se laisser emporter aux apparences (et à cette fantasie
semble retirer cet'autre,
de l'antien Pythagoras,
Nil admirari prope res est una, Numaci,
Solaque quae
possit facere et servare beatum,
qui est la fin de la secte
Pyrrhonienne);
Aristote attribue à magnanimité rien n'admirer.
Et disoit Archesilas les soustenemens et l'estat droit et inflexible
du jugement estre les biens, mais les consentements et applications
estre les vices et les maux. Il est vray qu'en ce qu'il
l'establissoit
par axiome certain, il se départoit du Pyrronisme. Les Pyrrhoniens,
quand ils disent que le souverain bien c'est l'Ataraxie, qui est
l'immobilité du jugement, ils ne l'entendent pas dire d'une façon
affirmative; mais le mesme bransle de leur ame qui leur faict fuir les
precipices et se mettre à couvert du serein, celuy là mesme leur
presente cette fantasie et leur en faict refuser une autre.
Combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou
Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d'un esprit
tres-poly et judicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la
volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre,
selon leurs divisions et leurs classes, sincerement et curieusement,
autant que nous y pouvons voir,
les opinions de l'ancienne philosophie
sur le subject de nostre estre et de noz meurs, leurs controverses, le
credit et suitte des pars, l'application de la vie des autheurs et
sectateurs à leurs preceptes és accidens memorables et exemplaires.
Le bel ouvrage et utile que ce seroit'
Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos
meurs, à quelle confusion nous rejettons nous! Car ce que nostre
raison nous y conseille
[Image 0253]
de plus vray-semblable, c'est generalement à
chacun d'obeir aux loix de son pays,
comme est l'advis de Socrates inspiré, dict-il, d'un conseil divin.
Et par là que veut elle dire, sinon que nostre devoir n'a autre regle
que fortuite? La verité doit avoir un
[p. 579]
visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l'homme en
connoissoit qui eust corps et veritable essence, il ne l'atacheroit
pas
à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là; ce ne
seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes que la vertu
prendroit sa forme. Il n'est rien subject à plus continuelle
agitation que les loix. Dépuis que je suis nay, j'ai veu trois et
quatre fois rechanger celle des Anglois, noz voisins, non seulement en
subject politique, qui est celuy qu'on veut dispenser de constance,
mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la
religion. Dequoy j'ay honte et despit, d'autant plus que c'est une
nation à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois une si
privée
accointance qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre
ancien cousinage.
Et chez nous icy, j'ay veu telle chose qui nous estoit capitale,
devenir legitime; et nous, qui en tenons d'autres, sommes à mesmes,
selon l'incertitude de la fortune guerrière, d'estre un jour
criminels
de laese majesté humaine et divine, nostre justice tombant à la merci
de l'injustice, et, en l'espace de peu d'années de possession, prenant
une essence contraire. Comment pouvoit ce Dieu ancien plus
clairement
accuser en l'humaine cognoissance l'ignorance de l'estre divin, et
apprendre aux hommes que la religion n'estoit qu'une piece de leur
invention, propre à lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit,
à ceux qui en recherchoient l'instruction de son trepied, que le vrai
culte à chacun estoit celuy qu'il trouvoit observé par l'usage du
lieu où il estoit? O Dieu! quelle obligation n'avons nous à la
benignité de nostre souverain createur pour avoir desniaisé nostre
creance de ces vagabondes et arbitraires devotions et l'avoir logée
sur l'eternelle base de sa saincte parolle'
Que nous dira donc en cette necessité la philosophie? Que nous
suyvons les loix de nostre pays? c'est à dire cette mer flotante des
opinions d'un peuple ou d'un Prince, qui me peindront la justice
d'autant de couleurs et la reformeront en autant de visages qu'il y
aura
en eux de changemens de passion? Je ne puis pas avoir le jugement si
flexible. Quelle bonté est-ce que je voyois hyer en credit, et demain
plus,
et que le trajet d'une riviere faict crime? Quelle verité que ces
montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà?
Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix,
ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables,
qu'ils
nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par
[p. 580]
la condition de leur propre essence. Et, de celles là, qui en fait
le
nombre de trois, qui de quatre, qui
[Image 0253v]
plus, qui moins: signe que c'est
une marque aussi douteuse que le reste. Or, ils sont si defortunez
(car comment puis je autrement nommer cela que deffortune, que d'un
nombre de loix si infiny il ne s'en rencontre au moins une que la
fortune
et temerité du sort
ait permis estre universellement receue par le consentement de toutes
les nations?) ils sont, dis-je, si miserables que de ces trois ou
quatre loix choisies il n'en y a une seule qui ne soit contredite et
desadvoee, non par une nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule
enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes
loix naturelles, que l'université de l'approbation. Car ce que nature
nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuivrions sans doubte
d'un
commun consentement. Et non seulement toute nation, mais tout homme
particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy
qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en
montrent, pour voir, une de cette condition. Protagoras et Ariston
ne
donnoyent autre essence à la justice des loix que l'authorité et
opinion du legislateur; et que, cela mis à part, le bon et
l'honneste
perdoyent leurs qualitez et demeuroyent des noms vains de choses
indifferentes. Thrasimacus en Platon estime qu'il n'y a point d'autre
droit que la commodité du superieur. Il n'est chose en quoy le monde
soit si divers qu'en coustumes et loix. Telle chose est icy
abominable,
qui apporte recommandation ailleurs, comme en Lacedemone la subtilité
de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement
defendus
entre nous, ils sont ailleurs en honneur,
gentes esse feruntur
In
quibus et nato genitrix, et nata parenti
Jungitur, et pietas
geminato
crescit amore.
Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication
de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de
[Image 0254]
voluptez,
il n'est rien en somme si extreme qui ne se trouve receu par l'usage
de
quelque nation.
Il est croyable qu'il y a des loix naturelles, comme il se voit és
autres creatures; mais en nous elles sont perdues, cette belle raison
humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et
confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance.
Nihil itaque amplius nostrum est: quod nostrum dico, artis est.
[p. 581]
Les subjects ont divers lustres et diverses considerations: c'est de
là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Une nation
regarde un subject par un visage, et s'arreste à celuy là; l'autre,
par un autre. Il n'est rien si horrible à imaginer que de manger
son
pere. Les peuples qui avoyent anciennement cette coustume, la
prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection,
cerchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et
honorable sepulture, logeant en eux mesmes et comme en leurs moelles
les corps de leurs peres et leurs reliques, les vivifiant aucunement
et
regenerant par la transmutation en leur chair vive au moyen de la
digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle
cruauté et abomination c'eust esté, à des hommes abreuvez et imbus
de cette superstition, de jetter la despouille des parens à la
corruption de la terre et nourriture des bestes et des vers. Licurgus
considera au larrecin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse
qu'il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l'utilité qui
revient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la
conservation de ce qui est sien; et estima que de cette double
institution, à assaillir et à defandre, il s'en tiroit du fruit à
la
discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu à quoy
il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration que
n'estoit le desordre et l'injustice de se prevaloir de la chose
d'autruy.
Dionysius le tyran offrit à Platon une robe à la mode de Perse,
longue, damasquinée et
[Image 0254v]
parfumée; Platon la refusa, disant qu'estant
nay homme, il ne se vestiroit pas volontiers de robe de femme; mais
Aristippus l'accepta, avec cette responce que nul accoutrement ne
pouvoit corrompre un chaste courage.
Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à coeur que
Dionisius luy eust craché au visage: Les pescheurs, dict-il,
souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer depuis la teste
jusqu'aux pieds pour attraper un goujon. Diogenes lavoit ses choulx,
et le voyant passer: Si tu sçavois vivre de choulx, tu ne ferois pas
la cour à un tyran. A quoy Aristippus: Si tu sçavois vivre entre
les hommes, tu ne laverois pas des choulx.
Voylà comment la raison fournit d'apparence à divers effects.
C'est un pot à deux anses, qu'on peut saisir à gauche et à dextre:
bellum, ô terra hospita, portas;
Bello armantur equi, bellum haec
armenta minantur.
Sed tamen iidem olim curru succedere sueti
Quadrupedes, et frena jugo concordia ferre;
Spes est pacis.
[p. 582]
On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des larmes
impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dict-il, que plus
justement je les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La
femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance: O
qu'injustement le font mourir ces meschans juges!--Aimerois tu donc
mieux que ce fut justement, luy repliqua il.
Nous portons les oreilles percées; les Grecs tenoient cela pour une
marque de servitude. Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les
Indiens le font en public. Les Schythes immoloyent les estrangers
en
leurs temples, ailleurs les temples servent de franchise.
Inde furor vulgi, quod numina vicinorum
Odit quisque locus, cum solos
credat habendos
Esse Deos quos ipse colit.
J'ay ouy parler d'un juge, lequel, où il rencontroit un aspre
conflit
entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs
contrarietez, mettoit au marge de son livre: Question pour l'amy;
c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue qu'en
pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy
sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance qu'il
ne peut mettre par tout: Question pour l'amy. Les advocats et les
juges de nostre temps trouvent à toutes causes assez de biais pour
les
accommoder où bon leur semble. A une science si infinie,
dépandant
de l'authorité de tant d'opinions et d'un subject si arbitraire, il
ne
peut estre qu'il n'en naisse une
[Image 0255]
confusion extreme de jugemens.
Aussi
n'est-il guiere si cler procés auquel les advis ne se trouvent
divers.
Ce qu'une compaignie a jugé, l'autre le juge au contraire, et
elle mesmes au contraire une autre fois. Dequoy nous voyons des
exemples
ordinaires par cette licence, qui tasche merveilleusement la
cerimonieuse authorité et lustre de nostre justice, de ne s'arrester
aux arrests, et courir des uns aux autres juges pour decider d'une
mesme cause. Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant
le vice et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre, et
où il se trouve plusieurs advis qui valent mieux teus que publiez
aux faibles esprits.
Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de quel
costé
et par où
on le fut.
Et obscoenas voluptates, si natura requirit, non
[p. 583]
genere, aut loco, aut ordine, sed forma, aetate, figura metiendas
Epicurus putat.» Ne amores quidem sanctos a sapiente alienos esse
arbitrantur. Quaeramus ad quam usque aetatem juvenes amandi sint.
Ces deux derniers lieux Stoïques et, sur ce propos, le reproche de
Dicaearchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine
philosophie souffre de licences esloignées de l'usage commun et
excessives.
Les loix prennent leur authorité de la possession et de l'usage; il
est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et
s'ennoblissent en roulant, comme nos rivieres: suyvez les contremont
jusques à leur source, ce n'est qu'un petit surion d'eau à peine
reconnoissable, qui s'enorgueillit ainsin et se fortifie en
vieillissant. Voyez les anciennes considerations qui ont donné le
premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et
de
reverence: vous les trouverez si legeres et si delicates, que ces
gens
icy qui poisent tout et le ramenent à la raison, et qui ne
reçoivent
rien par authorité et à credit, il n'est pas merveille s'ils ont
leurs jugemens souvent tres-esloignez des jugémens publiques. Gens
qui prennent pour patron l'image premiere de nature, il n'est pas
merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye
commune. Comme, pour exemple: peu d'entre eux eussent approuvé les
conditions contrainctes de nos mariages;
et la plus part ont voulu les femmes communes et sans obligation.
Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit qu'un philosophe
fera une douzaine
[Image 0255v]
de culebutes en public, voire sans haut de chausses,
pour une douzaine d'olives.
A peine eust il donné advis à Clisthenes de refuser la belle
Agariste, sa fille, à Hippoclides pour luy avoir veu faire l'arbre
fourché sur une table. Metroclez lascha un peu indiscretement un pet
en disputant, en presence de son eschole, et se tenoit en sa maison,
caché de honte, jusques à ce que Crates le fut visiter; et,
adjoutant à ses consolations et raisons l'exemple de sa liberté, se
mettant à peter à l'envi avec luy, il luy osta ce scrupule, et de
plus le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte
Peripatetique, plus civile, laquelle jusques lors il avoit suivi.
[p. 584]
Ce que nous appellons honnesteté, de n'oser faire à descouvert ce
qui nous est honneste de faire à couvert, ils l'appelloient sottise;
et de faire le fin à taire et desadvouer ce que nature, coustume et
nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l'estimoient
vice. Et leur sembloit que c'estoit affoler les mysteres de Venus
que
de les oster du retiré sacraire de son temple pour les exposer à la
veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les
avilir (c'est une espece de poix que la honte; la recelation,
reservation, circonscription, parties de l'estimation); que la volupté
tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de
n'estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des
yeux de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses
cabinets accoustumez. De là
disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement
espandre par tout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là,
mais encore esguillonner les hommes à ce vice par la malaisance.
Moechus es Aufidiae, qui vir, Corvine, fuisti;
Rivalis fuerat
qui
tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quae tua non placet
uxor?
Nunquid securus non potes arrigere?
Cette experience se diversifie
en
mille exemples:
Nullus in urbe fuit tota qui tangere vellet
Uxorem
gratis, Caeciliane, tuam,
Dum licuit; sed nunc, positis custodibus,
ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es.
On demandoit à un
philosophe, qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit. Il respondit
tout froidement: Je plante un homme, ne rougissant non plus d'estre
rencontré en cela que si on l'eust trouvé plantant des aulx.
C'est, comme j'estime, d'une opinion trop tendre et respectueuse,
qu'un grant et religieux auteur tient cette action si necessairement
[p. 585]
obligée à l'occultation et à la vergoigne, qu'en la licence des
embrassements cyniques il ne se peut persuader que la besoigne en
vint
à sa fin, ains qu'elle s'arrestoit à representer des mouvemens
lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur
eschole; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contraint et
retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l'ombre. Il
n'avoit pas veu assez avant en leur desbauche. Car Diogenes,
exerçant
en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple
assistant, qu'il peut ainsi saouler son ventre en le frottant. A
ceux
qui luy demandoient pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à
manger
qu'en pleine rue: C'est, respondit il, que j'ay faim en pleine rue.
Les femmes philosofes, qui se mesloient à leur secte, se mesloient
aussi à leur personne en tout lieu, sans discretion;
et Hipparchia ne fut receue en la societé de Crates qu'en
condition
de suyvre en toutes choses les us et coustumes de sa regle. Ces
philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu et refusoient toutes
autres disciplines que la morale; si est ce qu'en toutes actions ils
attribuoyent la souveraine authorité à l'election de leur sage et
au dessus
des loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride
[Image 0256]
que la moderation et la conservation de la liberté d'autruy.
Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade et
gracieux au sain, l'aviron tortu dans l'eau et droit à ceux qui le
voient hors de là, et de pareilles apparences contraires qui se
trouvent aux subjects, argumenterent que tous subjects avoient en eux
les causes de ces apparences; et qu'il y avoit au vin quelque amertume
qui se rapportoit au goust du malade, l'aviron certaine qualité
courbe
se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout
le
reste. Qui est dire que tout est en toutes choses, et par consequent
rien en aucune, car rien n'est où tout est.
Cette opinion me ramentoit l'experience que nous avons, qu'il n'est
aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que
l'esprit humain ne trouve aux escrits qu'il entreprend de fouiller. En
la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de
fauceté et de mensonge a l'on fait naistre? quelle heresie n'y a
trouvé des fondements assez et tesmoignages, pour entreprendre et pour
se maintenir? C'est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se
veulent jamais departir de cette preuve, du tesmoignage de
l'interpretation des mots. Un personnage de dignité, me voulant
approuver par authorité cette queste de la pierre philosophale où il
est tout plongé, m'allegua dernierement cinq ou six passages de la
Bible, sur lesquels il disoit s'estre premierement fondé pour la
descharge de sa conscience (car il est de profession
[p. 586]
ecclesiastique); et, à la verité, l'invention n'en estoit pas
seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la
deffence de cette belle science. Par cette voye se gaigne le credit
des fables divinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette
authorité qu'on le daigne feuilleter, et rechercher
[Image 0256v]
curieusement tous
les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce
qu'on voudra, comme aux Sybilles: car il y a tant de moyens
d'interpretation qu'il est malaisé que,
de biais ou de droit fil, un
esprit ingenieux ne rencontre en tout sujet quelque air qui luy serve
à son poinct.
Pourtant se trouve un stile nubileux et doubteux en si frequent et
ancien usage'Que l'autheur puisse gaigner cela d'attirer et
enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance,
mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner);
qu'au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu
obscurement et diversement: il ne lui chaille! Nombre d'esprits, le
belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon,
ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes
honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les
regens du Lendit.
C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en
credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a
voulu: une mesme chose recevant mille et mille, et autant qu'il nous
plaist d'images et considerations diverses.
Est-il possible qu'Homere aye voulu dire tout ce qu'on luy faict
dire;
et qu'il se soit presté à tant et si diverses figures que les
theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gens
qui traittent sciences, pour differemment et contrairement qu'ils les
traittent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy: maistre general
à tous offices, ouvrages et artisans; General Conseillier à toutes
entreprises.
Quiconque a eu besoin d'oracles et de predictions, en y a trouvé
pour
son faict. Un personnage sçavant, et de mes amis, c'est merveille
quels rencontres et combien admirables il en faict naitre en faveur de
nostre religion; et ne se peut aysément departir de cette opinion, que
ce ne soit le dessein d'Homere (si luy est cet autheur aussi
familier